
Mon activité de biographe m’amène le plus souvent à m’immerger, si je puis dire, dans la vie quotidienne des générations qui nous ont précédés. Cette immersion dans le contexte d’une époque est nécessaire pour inscrire au mieux les témoignages des personnes qui me racontent leur parcours de vie dans la réalité de leur enfance ou de leur jeunesse. C’est ce que je viens de faire pour la biographie d’une personne qui a grandi à Plouénan, petite commune rurale proche de Saint-Pol-de-Léon, dans les années 1940 et 1950. Vous pourrez lire ci-dessous le chapitre de sa biographie qui s’attarde sur la vie au bourg de Plouénan à une époque où les commerces de proximité étaient fort nombreux, une époque aussi où les personnes qui tenaient ces établissements se faisaient souvent affubler d’un surnom savoureux.
Dans un souci de confidentialité, j’ai expurgé le texte des aspects les plus personnels.
Le Plouénan de mon enfance et de mon adolescence
A quatre ans et demi, ma vie connaît un bouleversement. Je quitte la ferme où j’ai passé mes premières années auprès de mon grand-père pour retrouver le foyer de mes parents. Pour moi, c’était un grand changement puisque je n’avais bien sûr aucun souvenir de mes dix-huit premiers mois passés à leurs côtés. Du temps où je vivais à la ferme, Maman venait à vélo pour me voir. Je sais que de temps en temps je venais au bourg mais je n’en garde que quelques bribes de souvenir.
Entre temps, mes parents avaient déménagé dans une maison un peu plus grande dans le bourg de Plouénan. L’année scolaire 1949-1950, je suis entrée au jardin d’enfants et j’ai réintégré à temps plein la maison familiale.
Dans cette maison qui devenait la mienne, nous autres les quatre enfants dormions dans une même chambre qui se composait de deux grands lits, un pour les deux garçons et un autre pour les deux filles. Entre les deux lits il y avait un meuble, fabriqué par un ébéniste de Plouénan et dans lequel nous rangions une partie de nos vêtements. Face à nos lits un placard fermé par un rideau qui, avec l’armoire de la chambre des parents, constituaient des espaces de rangement. Le soir, Maman venait dans notre chambre nous lire la vie des saints. Elle était très attachée à Thérèse de Lisieux qui, comme elle, avait perdu sa mère très jeune et avait été élevée par son père.
Pour les commodités, comme dans la plupart des maisons des communes rurales à l’époque, il n’y avait pas encore de toilettes. Il fallait aller dans le jardin, même la nuit, même en hiver. Là se trouvait un banc percé sous lequel il y avait un grand chaudron qui était vidé régulièrement. En guise de papier toilette on utilisait du papier journal coupé en feuilles trouées pour être fixées sur un crochet.
A l’automne 1954, Maman, enceinte de ma seconde sœur, décide de cesser son activité professionnelle, elle était commerçante. Mon grand-père maternel lui ayant transmis un terrain dans un hameau à distance du centre-bourg, mes parents décident d’y faire construire une maison. Cette maison a été construite par un entrepreneur de Plouzévédé du nom de Cueff. C’était une maison néo-bretonne avec faux apothéis. Une maison à apothéis (ou apoteiz en breton), c’est un style de construction typique de certaines régions de l’ouest de la Bretagne : le Léon mais aussi le nord de la Cornouaille et l’ouest du Trégor. Ce sont des maisons qui présentent une ou parfois plusieurs avancées latérales.
Dans cette nouvelle maison, nous avions enfin plus d’espace et surtout l’eau courante. Dans le sous-sol de ce terrain, un sourcier avait détecté de l’eau et en même temps que la maison se construisait, un puisatier est venu creuser un puits qui permettrait le captage d’eau.
Depuis mon retour au bourg de Plouénan, je fréquentais bien davantage mes grands-parents paternels. Avec mon frère et ma sœur, nous aimions beaucoup passer du temps auprès d’eux. C’était aussi le cas de nos cousins qui avaient quelques années de plus que nous. Mon grand-père paternel aimait beaucoup ses petits-enfants. Il venait nous chercher, moi et ma sœur, à l’école des filles, avec à la main une boîte qu’il avait remplie de fruits du jardin quand c’était la saison, je me souviens des groseilles. A l’origine, cette boîte contenait des caoutchoucs Wood-Milne. Cette marque, qui était française comme son nom ne le laissait pas supposer, fabriquait des plaques en caoutchouc qui se plaçaient sous les galoches pour ne pas faire de bruit.
Mon retour au bourg de Plouénan m’a aussi permis d’apprécier le confort de l’électricité. Dans les années 1950, il y avait un fort contraste entre le bourg et le reste de la commune. Le bourg, je l’ai toujours connu éclairé. C’est un propriétaire privé qui assurait l’approvisionnement en électricité grâce à une microcentrale qu’il avait installée sur une petite chute d’eau au lieu-dit Tromanoir. Là, un manoir assez modeste, dont les vestiges remontent au 15ème siècle, était équipé d’un moulin à eau dont le bâtiment demeure. Au bourg, nous avions donc l’électricité mais ça coupait à neuf heures du soir.
Le déploiement du réseau électrique en dehors du bourg ne s’est réalisé que plus tard, entre le milieu des années 1950 et les années 1960, d’une façon qui pourra faire sourire aujourd’hui. Il y avait un seul artisan électricien dans toute la commune, un ancien combattant de la guerre d’Algérie qui s’était installé sans aucun diplôme. Ses installations électriques étaient rudimentaires. La maison que mes parents ont fait construire a été éclairée dès notre emménagement en 1955. Toutefois mes parents avaient dû payer le poteau pour le raccordement au réseau.
Mais l’arrivée de l’électricité ne faisait pas tout. La prévention des maladies et l’accès aux soins n’étaient pas ce qu’ils sont aujourd’hui, moins encore quand on habitait la campagne. Les maladies infantiles étaient beaucoup plus fréquentes et parfois fatales, les cas de tuberculose aussi. On nous faisait chaque année à l’école une cuti, un test anti-tuberculose : le déclenchement d’une rougeur signifiait qu’on était positif à la maladie. Je me souviens aussi des séances de vaccination générale contre la variole, toujours à l’école. A titre personnel, enfant j’ai été opérée des amygdales, mais à quel âge ? Je ne saurais le dire. Je me souviens que pour m’endormir, on m’a demandé de respirer dans un ballon.
Les années et pour ainsi dire chaque semaine étaient rythmées par le calendrier religieux. Tous les dimanches, après le repas de midi qui se terminait toujours par un gâteau acheté chez le boulanger Quéré, nous allions assister aux vêpres. J’ai le souvenir, à la fin des vêpres, d’être allée en procession dans les différents hameaux de Plouénan (Lopréden, Kerbic, Kergoz, etc) pour assister à la bénédiction des transformateurs électriques au fur et à mesure que l’électricité arrivait dans la campagne. J’ai le souvenir aussi de participer, les matins précédant l’Ascension, à la procession des rogations et je me rappelle du prêtre qui chantait la litanie des saints et qu’après le nom de chaque saint nous répondions en latin « Rogate dominus ». Au mois de mai, le soir après le dîner nous allions à la chapelle de Notre-Dame de Kerellon pour « une célébration priante » et nous disions alors « aller au mois de Marie ». A la sortie de la chapelle nous jouions avec les enfants autour de la fontaine. Certains garçons, plus effrontés que d’autres, s’amusaient à uriner dans cette belle fontaine et cela faisait fuir les filles qui ne voulaient pas assister à un tel sacrilège.


Mon enfance à Plouénan, ce sont aussi des souvenirs de neige. Elle tombait pour ainsi dire chaque hiver et tenait au sol une bonne semaine. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y avait un petit pensionnat au bourg, près des classes de l’école de Kerellon, afin d’héberger les élèves qui habitaient à plusieurs kilomètres dans la campagne. Mais ça n’empêchait pas que lorsque la neige n’avait pas fondu, la classe n’était pas au complet. C’est à cette époque que pour se chausser, on est passé des sabots, en fait des galoches avec semelle en bois et empeigne en cuir, à des semelles en caoutchouc. Quand on marchait dans la neige, celle-ci s’accumulait entre le talon et la semelle, ce qui nous faisait comme des talons compensés !
Des commerces en veux-tu, en voilà
Il est impossible d’évoquer le Plouénan de mon enfance et de mon adolescence sans que je m’attarde sur la multitude des commerces qui animaient alors non seulement le bourg mais aussi le moindre village. Les grandes surfaces commerciales où l’on trouve de tout en quantité n’existaient pas… quand bien même le premier qui en a créé une en France, quelques années après la guerre, n’habitait pas très loin de Plouénan puisqu’il s’agit d’Edouard Leclerc à Landerneau.
Commençons l’inventaire des commerces de mon enfance par les épiceries. Plouénan en comptait au moins huit. Dans les années qui ont suivi la guerre et qui ont correspondu à ma petite enfance, j’ai connu les tickets de rationnement dans les épiceries. Les patrons de ces commerces avaient chacun ou chacune un surnom. Il y avait chez Emile Le Berre mais tout le monde disait « chez Bisig », il y avait aussi les Docks de l’Ouest dont l’établissement était tenu par Alice Dudoc et faisait partie d’une chaîne, il y avait encore chez Olivier, chez Traoñ, chez Germaine, ou encore l’épicerie la Léonarde, mais aussi chez Autret qui disposait d’une salle de réception pour accueillir les repas de fêtes comme aussi deux autres établissements, et chez Marie « Ti-Brune » qui faisait également, comme une autre épicerie, la cantine en semaine pour les enfants de l’école qui venaient des campagnes environnantes.

Bien sûr, il y avait les cafés. Rien qu’au bourg on en trouvait une bonne dizaine dont « chez Dilasser » qui ne faisait que bistrot. S’y ajoutait un bureau de tabac qui faisait aussi bistrot.
Toujours au bourg, je me souviens de deux boulangeries, dont chez Morizur. Quand nous habitions dans le bourg, nous avions pour habitude d’aller cuire nos gâteaux dans le four du boulanger.
Des commerces de bouche, on en trouvait également dans différents villages éloignés du bourg. Au village de Kerlaudy, on trouvait une épicerie ainsi que le café de Marie « tape-dure »… qui avait la réputation de brailler. Celle-ci proposait aussi les billets de la compagnie qui faisait rouler des autocars vers Morlaix et qu’on appelait « la Satos ». Au village de Pont-Eon, près de la Penzé, il y avait une épicerie ainsi qu’une boulangerie dont les propriétaires, la famille Prigent, étaient aussi meuniers. François Prigent a été le maire de Plouénan entre 1945 et 1977 sous l’étiquette du MRP puis de l’UDF-CDS, c’est-à-dire démocrate-chrétien. Il a également siégé au conseil général du Finistère entre 1949 et 1985 comme représentant du canton de Saint-Pol-de-Léon. Il a même siégé au Sénat entre 1978 et 1980.
Après cet intermède politique qui me ramène à ma jeunesse, je reviens à notre sujet des commerces. Le bourg en proposait d’autres encore : la quincaillerie chez Marianne, mais aussi un charbonnier qui n’était autre que le fils de la quincaillère, une pharmacie que j’ai vu ouvrir quand j’étais scolarisée à l’école Notre-Dame-de-Kerellon, deux merceries dont celle de ma mère mais aussi celle de Madame Saillour, et deux marchands de chaussures.
Le bourg de Plouénan comptait également de nombreux artisans : deux voire trois menuisiers, un couvreur mais encore des métiers qui ont quasiment disparu aujourd’hui : un bourrelier et un maréchal-ferrant. L’atelier de ce dernier animait le bourg. Il y avait le bruit, les étincelles aussi. L’espace où il ferrait les chevaux était ouvert sur l’extérieur, à l’angle d’une rue. Le soufflet de la forge était également visible de tous.
Les fêtes à Plouénan
Le premier dimanche de mai, il y avait le pardon de Notre-Dame-de-Kerellon. La chapelle se trouve au bord de la voie romaine qui relie le bourg de Plouénan à Saint-Pol-de-Léon. A cette occasion, nous prenions en famille le petit déjeuner chez le marchand de légumes.
Toujours au registre des fêtes religieuses, le défilé des écoles catholiques, filles d’un côté, garçons de l’autre, se déroulait le jeudi de l’Ascension. Et la kermesse paroissiale était un autre rendez-vous festif au printemps.
Le 14 juillet, un feu d’artifices illuminait le ciel de Plouénan.
Une fois par an, le bourg accueillait des manèges : des autos tamponneuses et un manège pour les enfants. Je ne me souviens plus si c’était à l’occasion du pardon ou du 14 juillet.
Par ailleurs, nous assistions en famille aux matchs du club de football. J’y allais tous les dimanches, et là aussi toujours après les vêpres… comme pour la bénédiction religieuse des transformateurs électriques. Le religieux et le profane étaient souvent entremêlés.
Plouénan accueillait aussi régulièrement des courses cyclistes. La Bretagne comptait de nombreux champions, dont plusieurs ont gagné le Tour de France dans ces années-là : Jean Robic, Louison Bobet.
Un bal public se tenait une fois par mois, le dimanche soir jusqu’à tard dans la nuit, aux environs de deux heures du matin. C’était au bourg, dans le quartier de Croas Ar Vilien. De grands noms de l’accordéon s’y sont produits : Aimable, André Verchuren, Marcel Azzola. Les enfants n’y allaient pas, c’était réservé aux garçons et aux filles qui voulaient se marier. Et pour tout dire, certains considéraient le bal public comme un lieu de perdition.
D’ailleurs, la Jeunesse Agricole Catholique organisait des « bals organisés » le dimanche après-midi au village de Penzé ou sur la commune de Plouvorn ou encore au village de Berven en Plouzévédé. Il n’y avait pas de musiciens, on passait des disques. L’alcool y était proscrit. Les jeunes gens se tenaient mieux.
Quelquefois nous allions aux bals de noces quand on connaissait les mariés. Une invitation en bonne et due forme n’était pas nécessaire, c’était assez ouvert.
A partir de 1907 et jusqu’en 2000, Plouénan a connu un hippodrome au lieu-dit Lanvérec, près de la gare ferroviaire. Il était considéré comme l’hippodrome de Saint-Pol-de-Léon. Mais je n’ai aucun souvenir d’y être allée. Aujourd’hui, ses tribunes en béton sont à l’état de ruines et le site est envahi par la végétation. Il se dit qu’il pourrait accueillir une centrale photovoltaïque.
