Couëron années 50 : une communauté polonaise en bord de Loire

Dans cet extrait d’une nouvelle biographie en cours d’écriture, Étienne nous livre quelques souvenirs de son enfance passée dans une commune ouvrière du sud de la Bretagne, Couëron, en bord de Loire. Nous sommes dans les premières années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Et dans cette petite ville où, pour la plupart des habitants, Nantes, distante de vingt kilomètres à peine, représente déjà le lointain, le monde extérieur et sa diversité de cultures sont pourtant déjà là.

À la fin de février 1938, alors que dans les derniers frimas de l’hiver les jonquilles peinent à percer la terre encore gelée, le foyer d’Hélène et Francis, domiciliés 37 rue Arsène Leloup, voit le bambin Étienne rejoindre son aîné Pierre. Couëron n’est déjà plus le bourg rural d’avant la révolution industrielle. La commune compte quelque 9 000 habitants et déborde d’activité.

Une ville ouvrière et commerçante

Le Couëron dans lequel Étienne grandit a une identité sociale bien marquée : « Les maisons ouvrières prédominaient. Elles étaient pratiquement toutes semblables : petites, étroites, mais avec un jardin assez conséquent à l’arrière pour faire pousser les légumes et les fruits et confectionner le poulailler ou le clapier à lapins qui permettaient d’améliorer le quotidien. Les bâtisses plus bourgeoises étaient en petit nombre et se tenaient à l’écart des logements ouvriers. »

Les commerces de proximité sont encore nombreux et offrent une large palette de services : « Les possibilités pour se déplacer n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Nantes, à vingt kilomètres à peine pourtant, c’était déjà loin. Les raisons de s’y déplacer étaient rares : consulter un spécialiste, acheter des habits qui sortaient vraiment de l’ordinaire. On trouvait sur Couëron plusieurs échoppes de vêtements et de tissus, des magasins de chaussures, des épiciers, des boulangers, plusieurs bouchers, des marchands de bonbons, évidemment des bistrots dans chaque rue, mais aussi deux médecins, une pharmacie tenue par les frères Jouan et même une herboristerie. Rien que dans notre rue Arsène Leloup, on pouvait trouver une boulangerie, un salon de coiffure et un marchand de charbon, sans oublier bien sûr l’atelier de menuiserie tenu par mon oncle Alexandre. »

Des personnages truculents animent la vie de la commune, tel Monsieur Bournigal qui tient une épicerie au centre-ville : « C’était un commerçant vraiment rigolo. Il participait aux fêtes de la mi-Carême, il jouait dans les pièces de théâtre amateur. Pour attirer le chaland dans son commerce, il avait trouvé un slogan qui fleurait bon les réclames radiophoniques de l’époque : « Chez Bournigal, prix sans égal ». Mais pour ce qui était de la tenue de sa boutique, il retrouvait tout son sérieux. »

Le vélo à la fête et les arts pour tous

Dans ces années d’après-guerre, Couëron est un haut lieu du cyclisme sur piste. Le père d’Étienne a une passion pour la « petite reine » : « En dépit d’un handicap dû à une poliomyélite contractée alors qu’il était enfant, Francis, mon père, enfourchait souvent son vélo et pouvait parcourir plusieurs dizaines de kilomètres d’une seule traite. Il aimait taquiner le dérailleur… mais son biclou n’avait pas dix vitesses ! » Francis est féru de courses cyclistes : « C’était un passionné. Il tenait la comptabilité du Véloce Sport Couëronnais, le club qui organisait des courses sur le vélodrome local. Le public venait de loin pour voir courir non seulement des amateurs mais aussi les vedettes du peloton professionnel ». Fondé très tôt en 1894, le Véloce Sport Couëronnais a bénéficié d’une piste dès ses débuts grâce à l’engagement de son premier président, Marcel Esnoult de la Provoté, qui n’était autre que le maire de la commune. Au début du XXe siècle le sport cycliste prend une place de plus en plus importante dans l’animation de la commune. Preuve en est : la commune de Couëron est équipée à partir de 1928 d’un vélodrome couvert semblable à celui du « Vel d’Hiv » à Paris.

Toujours en activité aujourd’hui, propriété désormais de la collectivité Nantes métropole, le vélodrome de Couëron a vu défiler de nombreuses gloires de la « petite reine » parmi lesquelles Jean Robic, le vainqueur du premier Tour de France de l’après-guerre en 1947, Jean-François Danguillaume, vainqueur de sept étapes du Tour dans les années soixante-dix, ou plus récemment Félicia Ballanger, multiple championne du monde et championne olympique de course sur piste, et le Nazairien Brian Coquard qui fait partie actuellement des meilleurs sprinteurs du peloton professionnel.

Quand on vit au bord de la Loire, nager fait partie des apprentissages précoces. Mais le fleuve sauvage, parsemé de tourbillons, est un terrain de jeu que les parents interdisent à leur progéniture. Comme ses copains, Étienne apprend à nager dans les étiers qui longent la Loire : « C’était des canaux qui servaient à irriguer les prés de la vallée. Le lieu de prédilection pour se baigner, c’était l’étier de l’Arche du Dareau. On y pêchait aussi, un ver au bout de la ligne, de petits poissons et des anguilles. Quand la saison était passée, on pouvait aller nager dans la piscine, pas très grande, de l’usine J.J. Carnaud. En fait, c’était plus une fosse qu’un bassin de natation. »

Pour les distractions culturelles, les Couëronnais peuvent alors compter sur deux cinémas, celui du patronage catholique et un autre qui appartient à un exploitant privé. L’événement de l’année, c’est le carnaval de la mi-Carême. Étienne se souvient : « Les chars du carnaval de Couëron étaient construits dans la menuiserie de la rue Arsène Leloup qu’ont dirigée mon grand-père puis le frère aîné de mon père. Les plus beaux chars allaient se produire au carnaval de Nantes ».

Les amateurs de dessin, de peinture, de sculpture peuvent aussi se perfectionner en prenant des cours auprès du Groupe Artistique Léon Moinard : « C’était une association née en 1947 dans l’esprit du mouvement national de la Résistance. Ses fondateurs, un amateur d’art couëronnais, Jean-Baptiste Joulain, et un artiste peintre nantais, Georges Éveillard, voulaient rendre les arts plastiques accessibles au plus grand nombre. » Soixante-dix ans ont passé et « le GALM », comme l’appellent les Couëronnais, poursuit sans relâche son œuvre de démocratisation des arts plastiques et anime la vie culturelle de la commune en organisant chaque année une grande exposition publique.

Couëron, cosmopolite avant l’heure : l’arrivée de 1 200 Polonais dès les années 1920

Au lendemain de la Première guerre mondiale, Couëron a connu une mutation majeure avec un afflux de travailleurs étrangers, recrutés pour participer à l’effort de reconstruction du pays et à la relance de l’appareil de production :« Avec les pertes humaines dues à la guerre et les nombreux mutilés, il fallait compenser le manque de main-d’œuvre. Les premiers à arriver à Couëron furent des Polonais. »

La migration polonaise à Couëron s’est inscrite dans un mouvement très organisé. Une convention a même été signée entre les gouvernements français et polonais. Entre 1923 et 1930 ce ne sont pas moins de 1 200 personnes qui vont quitter les chantiers navals de la Baltique ou les mines de Silésie pour s’implanter dans la commune des bords de Loire. Beaucoup d’hommes vont travailler aux forges J.J. Carnaud à Basse-Indre, où ils sont affectés au laminage à chaud, une tâche particulièrement pénible, d’autres sont embauchés à l’usine métallurgique Pontgibaud et sa Tour à plomb, situées à Couëron même. Rebaptisée Tréfimétaux en 1964, l’usine Pontgibaud fermera définitivement ses portes à la fin des années 1980. Aujourd’hui, l’espace est occupé par une médiathèque municipale tandis que la Tour à plomb, classée aux Monuments historiques, est ouverte aux visiteurs.

Cette nouvelle population va marquer le territoire jusque dans sa toponymie (la rue Rosa Niescierewicz par exemple) et enrichir sa vie culturelle et religieuse. Aujourd’hui, plus de quatre-vingt-dix ans après l’arrivée des premières familles polonaises à Couëron, la paroisse Notre-Dame-de-la-Miséricorde, créée en 1954 avec l’accord de l’évêché de Nantes et qui dispose de sa propre église rue de la Frémondière depuis 1984, réunit toujours leurs descendants. Ceux-ci perpétuent l’usage du polonais et la tradition des crèches vivantes à Noël, restée vivace dans leur pays d’origine.

Près d’un siècle après son implantation à Couëron, la communauté polonaise perpétue les traditions de son pays d’origine
L’église de la communauté polonaise de Couëron, toute en bois, a été construite par les paroissiens

Dans les années 1920, plusieurs cités sortent de terre pour offrir un hébergement à ces nouveaux ouvriers couëronnais et à leurs familles. Elles s’appellent La Chabossière, La Navale, surnommée « la Citouche », ou encore Bessonneau, dont l’habitat a la particularité d’être en bois. Une autre cité nouvelle, Le Bossis, qui est faite de maisons en pierre, héberge les cadres des usines.

Dès les années de l’entre-deux-guerres les Polonais sont rejoints par des travailleurs italiens, espagnols et même russes ou moldaves. Ils seront suivis de quelques dizaines d’Algériens : « Je me souviens très bien d’un de ces ouvriers algériens, Saïd-Albert Guessoum, qui travaillait chez J.J. Carnaud à Basse-Indre et habitait la cité de la Navale avec ses parents. Il devait son prénom composé à une double ascendance, kabyle par son père et bretonne, bigoudène pour être plus précis, par sa mère. Il s’est fait remarquer très jeune par le sport, en gagnant plusieurs cross dont celui du journal L’Humanité. Il était aussi très apprécié comme joueur de football à l’Étoile Sportive de Couëron où il a évolué avec les seniors alors qu’il était encore cadet. Il a d’ailleurs tapé dans l’œil des dirigeants du Football club de Nantes qui lui ont fait signer un contrat professionnel en 1954, à vingt ans. Il a porté le maillot des Canaris pendant cinq saisons et marqué huit buts. » Un autre habitant de La Navale, polonais d’origine quant à lui mais qui fréquente Guessoum et sa famille, Wladislav Molenski, dit « Wadjou » ou « Smo », va connaître une trajectoire similaire à celle de son copain de cité. Il ne passera qu’une année sous le maillot du FC Nantes avant de rejoindre un club professionnel parisien, le Stade Français.

Posant ici avec le maillot du Football club de Nantes, Saïd-Albert Guessoum, originaire de la cité ouvrière de la Navale, appelée aussi « la Citouche », à Couëron

L’omniprésence de la vigne

Bien que Couëron soit positionnée au nord de la Loire avec un profil nettement industriel, Étienne se souvient d’une commune où la vigne est alors présente partout : « Mes parents avaient hérité d’une parcelle de vigne à l’écart de la ville. Ils l’ont vendue parce qu’ils n’arrivaient plus à s’en occuper. Mais mon père a replanté des ceps au fond de son jardin pour continuer à faire son vin. D’ailleurs je me rappelle que dans la famille tout le monde avait de la vigne dans son jardin. »

Étienne se souvient aussi que la vigne qui se cultive à l’époque à Couëron est le noah, un cépage hybride d’origine américaine. Pourtant la France avait interdit la production de vin à partir de ce cépage dès 1935, officiellement pour des raisons sanitaires. Le taux de méthanol, légèrement plus élevé que la moyenne, avait valu à la production issue du noah les surnoms peu flatteurs de « vin qui rend fou » et de « vin qui rend aveugle ». Mais il est plus probable que l’interdiction ait été motivée par un contexte de surproduction et par les pressions que les viticulteurs professionnels ont exercées auprès des milieux politiques pour réduire la production familiale de vin qu’ils voyaient comme une entrave à leur commerce.

Alors, que penser ? Après 1935, fait-on du vin de noah « sous le manteau » à Couëron ? Chut !… Après tout, la production de vin à partir du noah n’est-elle pas redevenue légale en France en 2003 ? On laissera donc le commissaire Maigret et la maréchaussée vaquer à d’autres occupations.

Toujours est-il que, depuis plusieurs années, l’association Le Berligou s’attache à réhabiliter l’image de la vigne à Couëron, en y cultivant notamment un cépage éponyme qui correspond à un pinot noir dont l’Histoire dit qu’il aurait été offert au duc de Bretagne François II, au XVè siècle, par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire. Pourquoi « Le Berligou »? Car tel était le toponyme du domaine ducal où ce cépage bourguignon a été mis en culture, il y a plus de cinq cents ans, à Couëron précisément.

Carte postale créée par l’association Le Berligou à l’occasion de la réintroduction, en 2010, du cépage du même nom sur le terroir qui lui a donné son nom à Couëron. On voit à l’arrière-plan la Tour de plomb de l’ancienne usine Pontgibaud-Tréfimétaux.

Ci-devant la « République libre du Bourg-d’Aval »

La culture populaire, on l’a vu, est très vivace dans le Couëron du milieu du XXe siècle. Les saisons sont rythmées par des célébrations religieuses mais aussi des fêtes profanes comme le carnaval de la mi-Carême, la kermesse, la fête des fleurs et les courses cyclistes au vélodrome. Une activité théâtrale anime aussi la cité ouvrière des bords de Loire. Étienne se souvient : « Un des frères de ma mère s’en occupait. Il se produisait dans la Salle Jeanne-d’Arc, qui appartenait à la paroisse. »

Les fêtes de quartier occupent également une place importante dans la vie couëronnaise. Étienne conserve le souvenir d’une initiative spontanée pour le moins étonnante dans celui qui l’a vu grandir : « Après guerre les habitants du quartier ont déclaré une « République libre du Bourg- d’aval ». C’était en 1945. Notre république locale avait son président, Marcel Ricordeau, le rigolo du quartier, qui était ceint d’une écharpe. C’était un frère à ma mère qui était resté célibataire. Il avait été réquisitionné en Allemagne comme STO pendant la guerre. Le Bourg-d’Aval avait même un hymne ! Cette république autoproclamée fabriquait son char pour le carnaval. Elle élisait aussi sa reine. La toute première s’appelait Yolande Szamlewski. Son patronyme ne nous paraissait pas exotique car nous avions grandi au milieu d’une importante communauté polonaise. Dans ma classe, des copains s’appelaient Kowalski, Wieszeniewski… Je me souviens que mon père participait aux réunions de la République libre, au conseil des ministres en quelque sorte… »

La « République libre du Bourg-d’aval » n’a pas perduré mais elle a pourtant marqué les esprits par delà les générations puisque une association des Voisins du Bourg-d’aval est née en 2012 en se référant à l’antique « république », pour tout à la fois préserver le cadre de vie du quartier, défendre les droits et les intérêts des riverains, valoriser l’aspect patrimonial, encourager la convivialité du quartier en organisant des manifestations et valoriser les échanges intergénérationnels. Et ce n’est pas du chiqué ! La presse locale rapporte qu’ici, aujourd’hui, les jeunes viennent écouter les plus âgés, véritables passeurs d’histoire(s). On organise des soirées de contes et des séances musicales pour petits et grands, on honore aussi la fête des voisins et la galette des rois préparée par les doyennes du quartier. On échange graines et boutures, légumes du jardin et recettes culinaires. Et de nos jours, devinez où s’est niché le siège de l’association des Voisins du Bourg-d’aval ? On vous le donne en mille : oui bien sûr, au 37 rue Arsène Leloup, dans la maison natale d’Étienne!

Brest années 50: au temps du lycée en baraques

(extrait d’une nouvelle biographie à paraître) ©

Hervé, natif de Brest, est un Ti-Zef « pur jus ». Venu au monde aux lisières de l’ancienne commune de Lambézellec quelques semaines avant le déferlement des troupes allemandes le 19 juin 1940, il passe les premières années de son existence sur les bords de l’Aulne dans la maison de ses grands-parents, où sa mère et ses sœurs aînées ont aussi trouvé refuge. Au lendemain de la guerre, quand Hervé retrouve sa ville natale dont il n’avait évidemment gardé aucun souvenir, il découvre un paysage de désolation. À la veille du conflit, la commune de Brest comptait 11 700 bâtiments. Pendant quatre années interminables, 30 000 tonnes de bombes et 100 000 obus se sont abattus sur la cité. À l’entrée des troupes américaines et des résistants les 18 et 19 septembre 1944, le bilan est terrible : 4 800 immeubles ont été entièrement détruits, 3 700 fortement endommagés et 2 000 autres plus légèrement sinistrés. Dix pour cent à peine des immeubles sont encore intacts. Pourtant, la vie va reprendre le dessus dans un environnement quotidien où le bruit des chantiers de déblaiement puis de reconstruction se mêle, selon les saisons, à la poussière ou à la boue des chemins de terre. Pour les enfants et les adolescents qui traversent cette période, un autre élément marque le paysage et va imprimer pour toujours leur mémoire : le lycée en baraques qui surgit des décombres dès 1945. Hervé raconte « son » lycée en baraques.

Un bâtiment du lycée en baraques à Brest

Brest années 50 : au temps du lycée en baraques

À partir de mon retour à Brest en 1946, qui a coïncidé avec mon entrée à l’école élémentaire, et jusqu’à la fin de l’année de seconde, toute ma scolarité s’est déroulée dans un seul et même établissement, le lycée de l’Harteloire, au centre-ville de Brest. Dans les années d’après-guerre et jusqu’au milieu des années 50 ce fut l’unique lycée public de la ville, les gens l’appelaient donc le « lycée de Brest ». L’établissement réunissait alors ce que les autorités académiques appelaient le « petit lycée », à savoir l’école primaire, et le « grand lycée », c’est-à-dire le secondaire qui comprenait le collège et le lycée proprement dit, lequel intégrait une classe de préparation à l’École navale. Tout ce petit monde était scolarisé dans des baraques et les différentes classes d’âge étaient supervisées par une seule et même direction. Pour autant, une rue séparait le « petit » et le « grand lycée ». Les classes primaires se trouvaient à proximité de l’hôpital maritime, de même que les dortoirs des pensionnaires et la cantine.

Le lycée en baraques de Brest fut le premier lycée mixte en France, plus de vingt ans avant Mai 68

Pour toujours, le « lycée en baraques », premier lycée mixte

Durant toute la période où j’ai suivi ma scolarité à Brest, c’est-à-dire jusqu’en 1957, je n’ai connu que des classes en baraques. C’est dire si le paysage de la reconstruction a marqué durablement les générations qui ont vécu l’après-guerre. Ce n’est pas pour rien si les anciens du lycée de l’Harteloire en baraques ont voulu se constituer en association et l’ont fait perdurer jusqu’à nos jours. Je me souviens très bien du tribunal et de la mairie qui, mis à la même enseigne que nous, étaient établis dans des baraques. Les élus et les services municipaux ont dû patienter jusqu’en 1961 avant d’emménager dans un bâtiment en dur.

Le lycée de Brest en baraques a été le premier lycée mixte de France, car il fallait faire vite pour accueillir toute cette population scolaire dans une période de grande pénurie. Cette mixité entre filles et garçons se remarquait aussi entre milieux sociaux : les enfants d’ouvriers se mêlaient aux fils de commerçants. Quand le lycée de Kerichen a ouvert, au milieu des années 50, la carte scolaire a été rebattue. Comme le lycée de l’Harteloire situé dans le centre-ville en reconstruction avait la réputation de recevoir des élèves de milieux aisés, les familles de la bourgeoisie s’arrangeaient pour que leur progéniture y soit inscrite. Je me souviens de ces médecins parents d’élèves qui n’hésitaient pas à donner comme adresse le siège d’une association à l’hôpital Morvan !

L’ambiance au lycée était plutôt au chahut, mais la discipline était appliquée d’une main de fer par des surveillants généraux qui ne laissaient rien passer. Il est vrai que certains adolescents étaient assez durs. La période de la guerre, où il avait souvent fallu se soumettre à l’autorité de l’occupant, avait probablement aiguisé leur appétit de liberté en même temps qu’elle les avait rendus revêches aux instructions des adultes.

Nous avons bénéficié de la solidarité de la ville de Denver. La ville du Colorado avait noué un jumelage avec Brest en 1948, à l’initiative d’une enseignante américaine qui avait visité la cité du Ponant au terme d’un tour de l’Europe. Je me souviens qu’en classe de 10ème, l’équivalent du CE1 aujourd’hui, nous avions reçu des colis des États-Unis, avec porte-plumes et cahiers, qui nous ont été bien utiles, et d’autres fournitures aussi dont nous n’avons pas eu l’usage car elles n’étaient pas adaptées aux méthodes d’enseignement qui nous étaient appliquées.

Des professeurs de l’Harteloire participaient à l’animation du ciné-club du Vox, le rendez-vous hebdomadaire de tous les potaches brestois. D’autres me reviennent en mémoire comme les deux frères Stéphan qui enseignaient les mathématiques. Ils nous faisaient rire parce que tous les deux étaient des passionnés de football mais tandis que l’un était un fervent supporter du Stade brestois, le club des patronages catholiques, l’autre soutenait à fond l’ASB, l’Association sportive brestoise, qui était une émanation des patronages laïques. Tous les lundis matin au collège nous avions droit à un résumé gesticulé du match de la veille, ça valait le mime Marceau… Un des frères Stéphan se piquait aussi de vaudevilles, il montait des pièces de théâtre.

Outre les bâtiments administratifs ou commerciaux, Brest a compté jusqu’à 28 cités d’habitation en baraques. Celle du Bouguen, la plus imposante, construite sur les anciennes fortifications arasées au moment de la reconstruction, abritait pas moins de 5 000 personnes

Mon maître Yves Le Gallo

J’ai un souvenir précis des cours d’Yves Le Gallo. Il n’était pas encore l’universitaire reconnu et respecté qu’il deviendrait un peu plus tard en prenant une part très active dans la création d’une université de plein exercice à Brest. Mais, jeune agrégé, il savait déjà captiver ses étudiants du lycée en baraques. Je lui dois de m’être passionné pour l’histoire. C’était un personnage très intéressant par son parcours car il était issu d’un milieu modeste, son père était marin de commerce et sa mère femme de ménage. Il connaissait un peu le breton par ses parents, qui étaient originaires du village de Goandour dans la presqu’île de Crozon, et il avait approfondi le sujet auprès d’une branche de sa famille qui habitait une ferme dans les Montagnes Noires, du côté de Gourin.

Plusieurs condisciples ont aussi marqué ma mémoire.

Le destin tragique d’un camarade qui n’a pu épouser la carrière militaire

Une année, en classe de seconde, un drame a frappé notre classe. Un camarade, originaire de Molène, et dont le père était dans la Marine nationale, a appris qu’il ne pourrait pas le suivre dans la carrière à cause de problèmes de santé. Il ne l’a pas supporté, entre deux cours il est parti se jeter du haut du pont de l’Harteloire. Je suis allé me recueillir récemment sur sa tombe, à Molène. Son geste désespéré dit beaucoup des pressions sociales et familiales qui pouvaient s’exercer sur un jeune en ce temps-là.

Dans la classe d’une icône de la scène rock alternative

Ma mémoire a conservé des souvenirs plus joyeux. Je me suis trouvé en classe avec une fille dont je ne pouvais pas soupçonner qu’elle deviendrait une des artistes les plus atypiques et les plus iconiques de la scène artistique en France, je veux parler de la chanteuse et auteure Brigitte Fontaine. Mais il faut admettre qu’adolescente, elle était déjà bien « allumée ». Brigitte se fichait pas mal des conventions et, à cet égard, elle a peut-être été la première « punk » de l’histoire – le côté « no future » en moins -, bien avant les p’tits gars de Londres qui ont formé les Sex Pistols dans les années 70… Passionnée de théâtre, elle en faisait en classe et pas seulement quand un enseignant l’y conviait… Elle collectionnait les remarques acerbes des professeurs de français et de mathématiques. Un jour, pour échapper à une version latine elle a avalé tout un tube de dentifrice !… Récemment, quand j’ai appris qu’elle avait été décorée de la Légion d’honneur par François Hollande, j’ai éclaté de rire. ©

http://brigittefontaine.artiste.universalmusic.fr/

L’histoire du lycée en baraques de Brest a fait l’objet de deux ouvrages, dont celui d’Albert Laot édité par Skol Vreizh

Ainsi vivaient les derniers pêcheurs de thon de Groix…

Sur le JT (Joseph Tonnerre), thonier dundee de Groix, en 1950
Au temps où les thoniers dundee, amarrés bord à bord, emplissaient Port-Tudy, le port principal de Groix.

(extrait d’une biographie à paraître © )

Quand vient le temps des grandes vacances, Yannig ne reste pas à se tourner les pouces : « Avant l’été 1949 mes parents m’ont inscrit comme mousse pour faire la campagne de pêche au thon. Je n’avais pas encore 13 ans, ce qui avait nécessité d’ailleurs une dérogation car l’âge minimum requis pour embarquer était de 14 ans. Mais je n’ai pas pris la mer à cause d’un panaris au pied que j’avais attrapé en chargeant de la glace toute une journée, pieds nus dans mes bottes. » Les thons attendront donc, mais ce ne sera que partie remise : « J’ai fait ma première campagne de pêche, l’équivalent de 24 jours en mer, l’été suivant, en 1950, sur le J.T. (Joseph Tonnerre), puis une seconde campagne l’année suivante sur le Jeanne-Laurent. »

La grande période de la pêche au thon à Groix s’est écoulée de 1860 à 1940. Ce fut véritablement un âge d’or pour l’île. Au début du XXe siècle, Groix avait compté jusqu’à 300 thoniers, amarrés à Port-Tudy mais aussi à Port-Lay, le premier port construit sur l’île, et à Locmaria, ce qui faisait du rocher morbihannais le premier port thonier en Europe. Comme le thon germon ne se vendait guère en frais, les équipages groisillons ont d’abord approvisionné les conserveries existantes de Belle-Île et des Sables d’Olonne. Puis l’arrivée du train à Lorient en 1862 et l’ouverture des marchés qui en a découlé ont déclenché, dès 1863, un mouvement de construction de conserveries à Groix. Les usines, qui ont d’abord travaillé la sardine, fourniront du travail à plusieurs générations de jeunes filles et de femmes de matelots mais aussi à bien des familles venues du continent. L’île comptera jusqu’à cinq conserveries, dont la dernière ne fermera ses portes qu’en 1979. Mais quand Yannig embarque comme mousse, Groix vit déjà les dernières années de l’épopée des thoniers dundee : « Quand j’ai fait ma première campagne sur le J.T. en 1950, le nombre des bateaux avait beaucoup décliné. On pouvait en compter une grosse vingtaine alors qu’en 1939 le quartier maritime en avait enregistré 47. » La perte d’une activité commerciale complémentaire dès avant la guerre avait également contribué au recul de la pêche au thon à Groix : « Autrefois l’hiver, quand les bancs de thon avaient quitté les eaux de l’Atlantique nord, les dundee naviguaient vers le Pays de Galles, chargés de poteaux en bois pour étayer les mines, et en revenaient avec une cargaison de charbon qu’ils débarquaient à Vannes, mais c’est une époque que je n’ai pas vécue. »

Pour les mousses, la pêche au thon était un engagement de plusieurs mois : « Il n’y avait pas que le temps de la campagne en mer. On devait quitter l’école un mois avant la fin des cours pour participer aux travaux de peinture et au gréement des navires et on ne retrouvait la plume et l’encrier qu’un mois après la rentrée car il fallait désarmer le bateau. Bon, on n’était pas forcément mécontent d’être au grand air quand les autres avalaient de la poussière de craie… »

Sa première campagne au thon sur le J.T., Yannig la vit dans une ambiance de franche camaraderie : « Nous étions tout un équipage de jeunes. Les matelots étaient issus du village de Lomener. Seul le patron, Jacob Merrien, était un « vieux »… de 28 ans. Le travail était épuisant mais, pour nous donner du courage, nous chantions tous des airs du pays en breton. L’un d’entre nous, qui était amoureux d’une fille de Locmaria, se faisait remarquer en susurrant des chansons d’amour à la mode en français… En pleine mer, un dimanche, on a fait le pardon de Lomener. C’était assez surréaliste cette histoire de pardon car de chapelle à Lomener il n’y avait plus, on était donc dans le culte d’un souvenir. »

Cette première expérience de pêche au large offre à Yannig l’occasion de découvrir une faune marine inconnue : « Sur le J.T., il nous arrivait de pêcher ce qu’on appelait des « peaux bleues ». C’est méchant pas possible ces bêtes-là ! C’est trois fois plus long qu’un congre et ça te coupe un manche à balai avec ses dents ! Une fois l’animal sur le pont, t’avais plutôt intérêt à ranger tes arpions.»

Les campagnes de pêche obéissaient à des règles, pour ne pas dire des rites : « La nourriture pour un mois, c’est l’équipage lui-même qui devait se la payer. Nous embarquions un peu de viande, qui nous tenait quelques jours, et surtout des patates et des pâtes. Le mousse n’était pas là pour rigoler ! Premier levé pour faire le café, dernier couché après avoir suiffé, c’est-à-dire enduit de graisse, les hameçons à raison de 30 par ligne de pêche. Et des lignes, il y en avait 18… Et puis, quand c’était la pétole, tout le monde pouvait aller dormir sauf le chef de quart… et le mousse ! »

Il pouvait arriver que le baptême du mousse virât au cauchemar : « Mon frère Guy a dû débarquer au bout de deux jours. Il faut dire qu’il avait le mal de mer dans une brouette… Mais mon autre frère Jojo a connu bien pire. Pour son premier embarquement à 14 ans, il a vécu la mort d’un membre de l’équipage. Quand les bateaux étaient trop éloignés des côtes, on cabanait le mort par-dessus bord. Mais là, le patron a mis le cap sur le port le plus proche. Pendant trois jours, Jojo a dû dormir à côté du mort dans un local où l’obscurité était totale. Quand il est rentré à la maison, il n’a pas parlé pendant des jours.. »

Yannig se souvient aussi des règles qui prévalaient dans la répartition du produit de la pêche : « Les familles d’armateurs se réunissaient souvent par quatre pour construire un bateau. A chaque retour de marée, l’argent de la vente était remis de la main à la main, en espèces bien sûr, à la sortie de la criée. Les armateurs percevaient alors quatre parts sur dix, le patron, qui pouvait aussi être au nombre des armateurs, prélevait une part et demie, chacun des quatre matelots recevait une part et le mousse une demi-part seulement. » Pour autant, la somme ramenée au foyer est loin d’être négligeable pour la famille Baron: « La paie de ma première marée, en 1950, a permis à mes parents de régler toute une année d’études au collège Saint-Joseph à Vannes. Qu’est-ce que j’étais fier !»

De sa première campagne de pêche au thon sur le J.T. Yannig conserve précieusement plusieurs dizaines de clichés pris sur le vif, qui sont autant de témoignages rares d’un temps révolu : « Nous avions embarqué un touriste parisien qui voulait prendre des photos. En ce temps-là, c’était exceptionnel de laisser monter à bord quelqu’un qui n’était pas du métier mais je ne remercierai jamais assez Jacob Merrien d’avoir compris l’intérêt d’intégrer ce pêcheur d’images. Quand je revois toutes ces photos, je suis de nouveau sur le J.T. avec les copains. » Exceptionnel, oui, l’accueil de ce photographe à bord du J.T. mais ce n’était pas une première pour les équipages de Groix. On se réjouira même d’apprendre que, faisant un sort aux superstitions anciennes qui voulaient qu’on tînt la gent féminine sur le quai aussi sûrement que les lapins, le Laurent-Émiliane embarqua dès le début des années 30 les exploratrices et ethnologues Marion Sénones et Odette du Puigaudeau. Plus tard, cette dernière, native de Saint-Nazaire, contera la vie des marins du Laurent-Émiliane dans l’ouvrage Grandeur des Iles, paru chez Julliard en 1946.

L’âge d’or de la pêche à Groix appartient désormais à l’Histoire. Yannig est conscient que la mémoire vivante de la poursuite du thon germon sous gréement est en train de s’éteindre : « Sur les milliers de matelots qui ont navigué sur les thoniers dundee de Groix, nous ne sommes plus que quatre encore en vie. »

A l’été 1952, Yannig, déjà rodé au maniement des voiles, a l’opportunité de vivre une autre expérience en mer, bien différente des précédentes et qui lui laisse encore des étoiles dans les yeux : « J’ai eu la chance d’embarquer sur L’Aile Noire, un fameux bateau de course de plus de 16 mètres qui avait pour port d’attache La Trinité-sur-Mer. Son premier propriétaire qui l’avait aussi dessiné, l’architecte George Baldenweck, l’avait fait construire en 1937 à Arcachon dans l’intention de courir notamment le Fastnet, cette compétition mythique en mer d’Irlande. Il voulait damer le pion aux navigateurs anglais qui, à l’époque, tenaient le haut de la vague dans le monde des courses nautiques. L’année où j’ai navigué sur L’Aile Noire je me souviens que le capitaine du navire avait entraîné l’équipe de France de voile olympique. Cet été-là fut magique pour le gamin que j’étais. Nous avons fait une course-croisière, ça me changeait du quotidien du pêcheur ! Lors d’une étape à Belle-Île j’ai rencontré Louis Bernicot et Jacques-Yves Le Toumelin, deux navigateurs pionniers, l’un originaire du Léon, l’autre installé dans la presqu’île de Guérande. Ils étaient parmi les tout premiers qui avaient fait le tour du monde en solitaire. Aujourd’hui encore, quand je lui parle de L’Aile Noire, mon copain Eugène Riguidel me dit : « Ah ouais ! L’Aile Noire, c’était un chouette bateau ! »  ©

Un printemps 54 à Groix ou l’improbable rencontre

Cette année 1954 est restée dans la mémoire de Yannig pour une raison qui nous éloigne des derniers grands thoniers sous voile mais nous plonge dans la géopolitique de l’époque: le séjour à Groix d’un personnage illustre, arrivé là bien malgré lui puisque placé en résidence surveillée, mais qui aura pourtant marqué de sa présence le quotidien des insulaires. Il s’agit de Habib Bourguiba.

Le futur fondateur et premier président de la Tunisie indépendante et laïque débarque à Port-Tudy, le 4 mars 1954, en milieu d’après-midi. La veille encore il se trouvait sur l’île de la Galite, au large de l’antique Carthage, où les autorités françaises l’avaient confiné dans un fort depuis deux ans. Ce 4 mars, après un atterrissage sur la piste de l’aéroport militaire de Lann-Bihoué, Habib Bourguiba s’engouffre dans une automobile, encadré par deux inspecteurs de police, direction la crique du Pérello, à Ploemeur. De là, une vedette des Ponts-et-Chaussées va assurer la traversée jusqu’à Groix. Une centaine d’îliens, prévenus de son arrivée par les journaux, attendent cet hôte exceptionnel à plusieurs titres. Quand le natif de Monastir pose le pied sur le quai de Port-Tudy, les flashes des photographes de la presse parisienne crépitent.

Puisque l’Etat français a décidé de son transfert, Habib Bourguiba entend bien marquer son arrivée à Groix mais d’une façon que les autorités politiques qui avaient pris la décision de le dépayser si loin de sa terre natale pour l’assigner sur l’île bretonne n’avaient sans doute pas imaginée. Yannig raconte : « Après avoir emménagé au bourg, 4, rue Saint-Jean, dans un deux pièces qui appartenait à Monsieur Joseph Bihan, le propriétaire de la Pharmacie de la Marine, le premier geste de Bourguiba à Groix fut tout simplement incroyable : il est allé directement au cimetière pour se recueillir sur la tombe de Yann-Bêr Kalloc’h. Des photos témoignent de cette démarche étonnante. Comment avait-il appris l’existence du poète Bleimor ? Mystère. Quelle signification voulait-il donner à son acte ? Avait-il la volonté de marquer une forme de considération à l’égard des Groisillons ? Voulait-il poser un acte politique en montrant aux reporters de presse présents l’intérêt qu’il portait à l’écrivain qui avait contesté le système politique français et plaidé la cause de la langue bretonne contre le monolinguisme d’Etat ? On ne sait pas. »

Habib Bourguiba restera à Groix un peu plus de quatre mois. Durant son séjour forcé, les Groisillons le croiseront souvent au hasard d’une rencontre, tantôt vêtu d’un costume de ville à l’occidentale, tantôt en habit traditionnel tunisien, mais portant toujours beau le fez, un couvre-chef originaire de Grèce et que les hommes portaient en Afrique du nord comme dans une grande partie de la Méditerranée orientale. Celui qui était appelé à prendre en main le destin de la Tunisie laissera aux insulaires le souvenir d’un homme affable. « J’ai souvent blagué avec lui » nous dit Yannig, ajoutant : « Une anecdote est restée dans les mémoires. Un jour que Bourguiba croisait deux vieilles en coiffe, l’une lui demanda ce qu’il faisait là. Comme il répondit que la France l’avait assigné à résidence, elle répliqua : « Pour pas trop cher, j’espère ! » Il était parti d’un rire spontané et tonitruant à décrocher le thon qui fait office de girouette sur le toit de l’église. Un photographe a immortalisé la scène. »

Yannig se souvient aussi d’un marcheur impénitent. « C’était un homme de petite taille mais d’une tonicité remarquable. Il marchait tous les jours. Il avait le pas agile et rapide. Et il a très vite compris la topographie de Groix. Au lendemain de son arrivée, alors que les gendarmes le pistaient à vélo, il a coupé à travers champs. On a vu les braves gendarmes, leur biclou sur le dos, s’époumoner en tentant de le suivre. Les Groisillons se marraient comme des baleines ».

Quand Habib Bourguiba quittera l’île bretonne, le 18 juillet 1954, ce sera pour rejoindre Paris et entamer avec Pierre Mendès-France, qui venait d’accéder aux fonctions de Président du Conseil, c’est-à-dire chef du gouvernement, les discussions qui allaient conduire d’abord à l’autonomie interne puis, rapidement, à l’indépendance de la Tunisie en 1956. Eu égard à l’enchaînement des événements, on est en droit de penser que le fils de Monastir n’aura pas gardé un mauvais souvenir de l’air vivifiant de Groix et du sens de la répartie de ses habitants ©

Habib Bourguiba pose devant la tombe du poète Bleimor (Yann-Bêr Kalloc’h) © Dalc’homp Soñj et UBO-CRBC
« Que faites-vous là? » – « La France m’a assigné à résidence » – « Pour pas trop cher, j’espère! »

Portrait d’un biographe ou le miroir inversé

Portrait d'un biographe ou le miroir inversé

Nous vous proposons le portrait d'un des grands spécialistes du récit biographique, l'historien d'investigation Roger Faligot, qui réside en Bretagne.

En quarante ans de carrière littéraire et autant d'ouvrages Roger Faligot s'est essayé, avec bonheur, à tous les exercices de la biographie : personnage historique ou personnalité contemporaine, récit de vie individuel ou fresque collective, destin noué en Bretagne ou pérégrinations aux quatre coins de la planète. Ainsi Roger Faligot a-t-il ressuscité l'histoire véridique de Pierre Malherbe, un aventurier de Vitré qui, au tournant des années 1600, fut le premier homme à accomplir un tour du monde par la voie terrestre. Il a mis en récit la destinée tragique d'Anne Corre, jeune lycéenne originaire de Daoulas qui s'engagea dans la résistance à l'occupant dès 1940 et disparut dans la « marche de la mort » que les nazis, dans leur fuite devant les troupes alliées, infligèrent aux déportés en 1945. Simone Veil, qui vient de nous quitter, en fut une des rares rescapées. C'est toujours Roger Faligot qui a fait surgir de l'oubli la vie incroyablement romanesque de Jean Cremet et l'a révélée à sa propre fille; petit breton natif du village de La Montagne en Loire-Atlantique, Jean Cremet a traversé tous les grands conflits et toutes les révolutions de la première moitié du XXème siècle tel un Tintin subversif. Et parce que l'enfance ne l'a jamais quitté, Roger Faligot a écrit l'histoire émouvante de ces jeunes Allemands du réseau de la Rose blanche, encore dans l'adolescence, qui ont affronté à mains nues le pouvoir hitlérien et sacrifié leurs vies pour laver l'honneur de leur pays et lui offrir un avenir.

Les « Perles du Bac » ne datent pas d’hier…

Raconter la vie des autres réserve des instants de plaisir intense et parfois même de franche rigolade. C’est d’autant plus vrai quand celui qui se confie à vous a un sens aigu de l’autodérision… Je ne résiste donc pas à la tentation de partager avec vous cette anecdote qui se veut un clin d’oeil à celles et ceux, petits veinards, qui vont affronter l’édition 2017 du brevet des collèges et du baccalauréat… et à leurs correcteurs.

Yannig, natif de Groix, est le « bidoc’hig » (le petit dernier en breton) d’une famille de neuf enfants où la misère est le lot quotidien. Il est né sous le gouvernement du Front populaire mais, à Groix en 36, les avancées sociales ne sont pas pour tout de suite. Son père fait « mil micher » (mille métiers en breton) et tire le diable par la queue. « On était si pauvres que les parents n’achetaient jamais aucun habit. Tous les vêtements étaient tricotés à la main par ma mère ou mes grandes sœurs. Et des vêtements, des sous-vêtements en laine, croyez-moi, ça gratte ! » Mais la famille est soudée et même joyeuse, les parents ont à cœur que leurs enfants réussissent dans la vie, comme on dit. Et Yannig, comme ses huit frères et sœurs, réussira. En attendant de prendre son envol, après avoir été reçu brillamment au certif’ il pose son baluchon sur le continent pour poursuivre ses études au collège. Nous sommes au tout début des années Cinquante. Et voici la suite…

Yannig entre au collège Saint-Jean de Guidel, une commune qui fait face à Groix sur le continent. Il suit un cours complémentaire agricole qui tient lieu de sixième. Il en retire alors une légitime fierté qui ne l’a jamais quitté: « A quatorze ans je peux dire que je sais pêcher le thon et planter les poireaux. Ce n’est pas donné à n’importe qui ! ».

Puis Yannig suit les classes de cinquième et de quatrième à Vannes, au collège Saint-Joseph. Il est inscrit en filière technique. Dire qu’il en garde un souvenir impérissable serait un poil exagéré: « Après avoir appris à planter les poireaux, me voici tentant de limer des pièces métalliques derrière le cinéma de La Garenne. Tout cela était passionnant comme vous vous en doutez... » Yannig rencontre des fortunes diverses dans les matières générales : « J’étais bon en français et en mathématiques. En revanche, en anglais ça n’était pas trop ça, je n’en avais jamais fait ».

Les notes s’en ressentent quand, en juin 1953, Yannig se présente au collège Jules Simon pour l’examen du brevet, qui se passait alors à la fin de l’année de quatrième : « J’ai obtenu 18 sur 20 en français, 32 sur 40 en physique. En algèbre aussi c’était tout bon. Mais en anglais, la « cata », j’ai obtenu un zéro pointé, éliminatoire. Et en mathématiques j’ai été très déçu de n’obtenir que 8 sur 20 ». Les examinateurs, perplexes face à des résultats aussi erratiques, convoquent le collégien. « Ils m’ont dit qu’avec mon zéro en anglais, ils étaient obligés de me recaler. Et puis ils m’ont demandé pourquoi je n’avais répondu qu’aux questions de la première page à l’épreuve de mathématiques ». Yannig tombe des nues : « Je ne comprenais pas ce qu’ils me reprochaient. Je me suis souvenu que l’épreuve m’avait paru facile, j’avais fini en vingt minutes ! J’en avais profité pour aller faire un tour à Conleau sur la moto d’un copain pendant que les autres bossaient dur. Alors, où était le problème ?.. J’ai répondu qu’au bas de la page il était écrit TSVP , je n’avais donc fait que suivre les instructions « .

Les examinateurs, interloqués, le somment de s’expliquer :

Et alors ? !

Yannig ne se démonte pas et explique, convaincu d’enfoncer une porte ouverte:

TSVP… Trouvez Si Vous Pouvez. Ben, j’ai trouvé ! ».

Voilà une réponse qui, aujourd’hui, occuperait à coup sûr une place de choix parmi les « Perles du Bac ».

« En bateau, on sait ou on ne sait pas… »

Un an avant de disparaître en mer d’Irlande Eric Tabarly écrivait dans Mémoires du Large, aux éditions de Fallois : « Naviguer est une activité qui ne convient pas aux imposteurs. Dans bien des professions on peut faire illusion et bluffer en toute impunité. En bateau, on sait ou on ne sait pas ».

Les deux marins qui me font l’honneur de me confier leurs souvenirs aujourd’hui sont du bois franc dont on faisait jadis tous les navires et que, de nos jours, pas moins de quatre-vingt chantiers bretons gardent encore à flot avec un savoir-faire éprouvé, du côté de Douarnenez ou de Paimpol, dans les traicts du Croisic ou sur le quai Malbert à Brest.

L’un, petit-fils du créateur des thoniers dundée à Groix, a embarqué comme mousse dès l’âge de 13 ans, par dérogation. Après avoir bourlingué de Bretagne en Provence, où il fit découvrir au public marseillais Stivell et Glenmor, puis, de retour au pays natal, avoir mis toute sa fougue au service du revival culturel et linguistique d’un peuple breton qui n’avait plus honte d’être lui-même, il a oeuvré au sauvetage du dernier dundée gréé, le Biche. Hier encore échoué sur l’estran comme un cachalot mort, le robuste bâtiment de travail fend de nouveau hardiment les vagues de la côte atlantique.

L’autre, fier enfant de Brest, a consacré toute sa vie professionnelle au monde de la pêche et des cultures marines et, parce que c’était aussi sa passion, fut un des premiers acteurs de la renaissance des vieux gréements, redonnant toute sa dignité au patrimoine maritime et s’attachant à faire naviguer ces bateaux immémoriaux été comme hiver pour garder vivant l’esprit de ceux qui jadis, pour gagner leur pain, souquaient et barraient à la seule force du vent.

Merci à tous deux de m’embarquer dans leurs aventures. Conter, raconter sans jamais trahir, telle est la promesse, tel est aussi le défi, car « en bateau, on sait ou on ne sait pas…»

L’essentiel de Biographies de Bretagne: en 2 minutes, découvrez la palette de nos services

Bonjour,

Vous découvrez en primeur notre dépliant de présentation.

Vous y trouverez, en condensé, toute la palette de nos services: les biographies individuelles ou familiales, les biographies d'entreprise et les biographies de communauté d'activité, mais aussi la possibilité de sublimer dans un livre à part entière, avec un texte de circonstance, un album de photos réalisé à l'occasion d'un moment exceptionnel de votre vie ou de celle de vos parents (un voyage, une rencontre, un mariage, une naissance, des noces d'or, un départ en retraite...).

Pour faire défiler les pages du dépliant, sur la première page faites glisser la souris ou le pointeur de votre clavier vers la droite du mot "mémoire". Le mot "suivant" apparaît alors et il vous suffit de cliquer pour ouvrir la page à suivre. 

A très bientôt.
Kenavo ar c'hentañ.

Christian Guyonvarc'h

Donemat ! Bienvenue !

J'ai le plaisir de vous accueillir sur le tout nouveau site web de Biographies de Bretagne, en breton Skridoù-Buhez Breizh, spécialiste des récits de vie individuels, familiaux ou collectifs.

Notre vocation est de collecter la mémoire vivante de Bretagne et de permettre sa transmission par le support de livres, à la présentation particulièrement soignée grâce à un partenariat avec la P.A.M., une imprimerie historique de Brest dont le parcours lui-même s'inscrit dans une tradition familiale.

Je tiens également à remercier d'autres partenaires qui m'ont aidé dans la construction de ce projet. Attaché aux valeurs d'une économie collaborative, j'ai voulu développer Biographies de Bretagne dans le cadre de Chrysalide, la coopérative d'activités et d'emploi du Finistère. Grâce au « contrat d'appui au projet d'entreprise », un dispositif d'accompagnement des créateurs d'activité, la coopérative Chrysalide m'a permis d'avancer plus rapidement dans la transformation d'une idée en un projet économique abouti. Mes remerciements s'adressent également à Ofis publik ar Brezhoneg, l'Office public de la Langue bretonne, qui a assuré la traduction de la rubrique Accueil. A mesure que son activité se développera, Biographies de Bretagne mettra en valeur la langue bretonne sur son site web. Enfin, un grand merci à David Charreteur (Offpix Communication), membre lui aussi de la coopérative Chrysalide, qui a permis que ce site web existe.

« Mémoire des humbles, mémoire des Hommes », tel est le fil conducteur de Biographies de Bretagne. Car chaque existence est une aventure qui mérite d'être contée. Parce que restituer des parcours de vie qui se sont construits au fil de rencontres voulues ou fortuites et ainsi partager des émotions, des savoirs et des valeurs, c'est ce qui donne du sens et du sel à une société humaine.

Depuis les années Cinquante la société bretonne a connu des mutations économiques, sociales, culturelles, technologiques d'une ampleur et d'une rapidité sans précédent, des mutations qui ont marqué les individus et les familles tout autant que les entreprises et les divers acteurs de l'économie sociale (associations, clubs sportifs, mutuelles, écoles...). Biographies de Bretagne propose ses services à tous ceux qui veulent témoigner et raconter comment ils ont traversé ces bouleversements et fait face aux défis pour s'accomplir humainement puis se préparer à passer le témoin aux nouvelles générations.

Biographies de Bretagne s'adresse également à ceux, plus jeunes, qui veulent rendre hommage et témoigner de leur reconnaissance à des aînés qui leur ont fait confiance et leur ont permis de tracer leur propre route. Notre offre de services s'adresse enfin aux personnes de toutes générations qui veulent sublimer dans un livre un moment exceptionnel : une rencontre, un mariage, une naissance, un voyage...

Notre engagement : mettre votre parcours de vie ou celui de vos proches en récit, avec le souci de l'authenticité et de la profondeur humaine.

Nous sommes à votre disposition pour un premier entretien, sans engagement de votre part.

Bien à vous.

Christian Guyonvarc'h

fondateur de Biographies de Bretagne / Skridoù-Buhez Breizh

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