le pêcheur breton ne doit pas avoir le mal… de l’air!

Dans cet extrait d’une biographie à paraître en 2019, notre homme, investi toute sa vie dans les métiers de la mer, nous conte sa relation mouvementée avec les avions… et en tire un trait d’humour.

  

« Dans les années 70, je travaillais pour plusieurs coopératives de pêcheurs du Finistère qui cherchaient à se diversifier en développant de nouvelles techniques d’ostréiculture adaptées au milieu local et en valorisant le produit de leur pêche.

C’est dans cette période que j’ai vécu un premier accident d’avion assez rocambolesque qui me fait sourire aujourd’hui avec le recul mais qui aurait pu tourner au drame. C’était en 1976. J’accompagnais une délégation de pêcheurs bretons et de responsables de coopératives à Boulogne-sur-Mer dans le but de visiter une usine de production de hareng fumé. Le petit poisson vif-argent était abondant sur les côtes bretonnes mais nous ne savions qu’en faire. Comme nous étions une petite dizaine à entreprendre le voyage, nous avons affrété un Beechcraft au départ de Quimper. Il était prévu de faire escale pour ravitailler l’avion en carburant mais le pilote a cru pouvoir s’en passer. À l’approche de Boulogne-sur-Mer on l’entend soudain lancer un appel de détresse à la radio : « Mayday ! Mayday ! Je me scratche ! » On n’en croyait pas nos oreilles…

En définitive, l’avion a amerri à 200 mètres d’une plage. Le problème, c’est qu’on n’avait pas pris place à bord d’un hydravion.

Notre Beechcraft était un avion terrestre qui ne devait connaître que le plancher des vaches ! L’appareil risquait donc de couler à tout moment et nous avec… Par chance, comme le réservoir était vide, l’aéronef a flotté. Mais pour combien de temps ?…Nous avons donc décidé de regagner la côte à la nage. La porte de secours étant bloquée, nous sommes sortis par la grande porte. Nous n’avons même pas pris le temps d’enfiler les gilets de sauvetage. Et nous étions tous en costard ! Comme un réflexe, j’ai pris ma serviette sous le bras, m’imaginant peut-être que mes précieux papiers allaient survivre à 200 mètres de brasse dans l’eau salée…

Mais ce qui m’aura le plus marqué dans cet accident, c’est qu’une fois arrivés sur la plage, nous avons vu deux chasseurs passant par là qui nous dévisageaient comme des oiseaux rares, complètement indifférents à notre sort. Heureusement, nous avons pu trouver un peu de réconfort auprès de nos collègues de la coopérative maritime d’Étaples qui nous ont rhabillés de pied en cap. Pendant notre séjour sur place puis ensuite sur le trajet du retour en train nous étions tous affublés du même uniforme : pantalon à pinces, pull-over rayé comme des matelots et duffle-coat. Ah, on s’est fait remarquer à la gare Montparnasse ! Nous avions trouvé un nom à notre bordée, « l’équipe de water-polo des Cormorans de Penmarc’h » !

 

Rétrospectivement je m’étonne encore du calme avec lequel nous avons réagi à l’accident. Aucune panique à bord. Peut-être parce que l’amerrissage s’était fait en douceur. Il est bien évident que si le pilote avait voulu atterrir sur la plage, il y aurait eu de la casse. Il n’empêche qu’il y a perdu son brevet et ses 25 ans de métier n’y ont rien changé.

Une quinzaine d’années plus tard j’ai vécu d’autres émotions en avion alors que je me déplaçais aux États-Unis pour aider les décideurs brestois à définir le projet Océanopolis. Au décollage l’appareil a comme avalé un vol de goélands. Un des deux moteurs s’est arrêté, le pilote a dû vider le réservoir en urgence mais on est resté un moment à tourner autour de New York avant que le commandant de bord obtienne enfin l’autorisation d’atterrir. Quand l’avion s’est immobilisé, j’ai vu les pales du rotor complètement pliées par les oiseaux.

Aujourd’hui, pour plaisanter je dis parfois que qui veut éviter tout ennui dans les airs doit choisir de voler avec moi. Connaître deux accidents d’avion dans sa vie, c’est très rare, donc j’ai largement épuisé mon quota de sensations fortes. »

La raison d’être de Biographies de Bretagne : l’écrivain Jean Giono en parlait dès 1951

« Mémoire des humbles, mémoire des Hommes », c’est la devise et aussi le fil conducteur de Biographies de Bretagne, Skridoù-buhez Breizh en breton. Au fil des décennies et des générations, les histoires personnelles, familiales, amicales des gens « ordinaires », celles aussi des associations, des villages ou des entreprises qui sont ancrées dans un territoire sont comme les pièces d’un même puzzle ou les musiciens d’un même orchestre symphonique. La singularité de chacun fait écho à d’autres singularités qui toutes réunies font l’histoire et la mémoire d’un peuple bien plus sûrement que les oukases et les frasques des puissants que les journaux dits « people » – quelle ironie du langage ! – tout comme les manuels scolaires s’attachent à mettre en avant. De cela, l’écrivain Jean Giono nous parlait dès 1951 en écrivant son Voyage en Italie.

L’écrivain provençal Jean Giono (1895-1970) est un auteur prolifique. Nombre de ses romans ont été adaptés au cinéma, parfois par lui-même (Crésus) mais le plus souvent par d’autres : Angèle, Regain, La femme du boulanger par Marcel Pagnol, l’autre grand écrivain et cinéaste provençal du XXème siècle, plus récemment Les cavaliers de l’orage par Gérard Vergez, Le hussard sur le toit par Jean-Paul Rappeneau ou encore Les Âmes fortes par Raoul Ruiz.

Celui qu’on a surnommé « le voyageur immobile », tant son ancrage à Manosque, sa ville natale dans les Alpes de Haute-Provence, et sa réticence à s’en éloigner contrastaient avec l’omniprésence de l’itinérance dans son œuvre, entreprit à l’automne 1951 un voyage de plusieurs semaines en voiture dans le nord de l’Italie, accompagné de son épouse Élise et d’un couple d’amis. Ce faisant, Jean Giono marchait sur les traces de son grand-père paternel, un anarchiste révolutionnaire originaire d’un village du Piémont. Voyage en Italie, publié pour la première fois en 1953 (on le trouve aujourd’hui en collection de poche chez l’éditeur Folio), raconte cette itinérance de Turin à Florence, en passant par Milan et Venise mais aussi par les campagnes d’Émilie-Romagne et les villages de montagne de la chaîne des Apennins. À chaque étape, Giono, à la manière du précurseur de la sociologie Émile Durkheim, dresse un portrait des hommes et des femmes qui a beaucoup à voir avec les climats traversés et les paysages agricoles ou bâtis que des générations successives ont dessinés.

Voyage en Italie n’a rien du guide touristique. Ce qui intéresse Giono, ce ne sont pas les œuvres des grands artistes de la Renaissance – qu’il ne manque pourtant pas de découvrir autrement que par les livres d’art – mais le sens que ses contemporains italiens, qu’il croise au détour d’une rue, leur donnent dans leur vie au jour le jour. C’est bien le peuple ou plutôt les peuples italiens qu’il a voulu rencontrer et qu’il décrit. À partir d’une évocation croisée de la Révolution française de 1789 et de la Révolution italienne de 1838, Giono en vient à donner sa définition personnelle de l’Histoire des Hommes :

« Comme toute ma génération, j’ai traversé depuis 1914 pas mal d’événements historiques. Je les ai tous vus du côté de Manosque, et même du côté du quartier que j’habitais dans Manosque. Ainsi, j’ai été mobilisé en janvier 1915 avec ma classe, mais, d’août 1914 à janvier 1915, j’ai pu me rendre compte que le personnage le plus important – et de loin – qui avait la première place dans la pensée des gens de la Grand-Rue où j’habitais, c’était le facteur. Ce n’était pas Joffre qui pouvait dire si Dieuze ou la Marne étaient des victoires ou des défaites : c’était Félicien Chabrier, le facteur, selon qu’il avait une lettre à donner ou pas. De même que Dieu avait déserté l’église et l’empyrée pour se matérialiser sous les traits d’un petit secrétaire de mairie chauve et très emmerdé qui distribuait de porte en porte les avis de décès. Voilà l’histoire qu’on appelle négligemment la petite et qui, à mon avis, est non seulement la grande mais la seule. »

Plus loin dans son récit de voyage, alors qu’il traverse la partie des Apennins qui surplombe les collines du nord de la Toscane, Giono évoque le courage au quotidien des gens de peu :

« Le complexe d’Icare, c’est bien beau mais, même après un atterrissage parfait, on n’a pas prouvé grand-chose. Curieux comme on veut toujours pousser l’aventure humaine dans des chemins numérotés de mètre en mètre où chaque pas peut être ainsi porté à un crédit. Alors que dans la malédiction : « Tu feras ton chemin sur ton ventre et tu mangeras de la terre », il y a des ressources illimitées. À mon avis, il faut plus de courage (et du plus beau) pour être maçon pendant cinquante ans que pour organiser et parfaire une expédition à l’Himalaya. Et du courage plus probant. Il n’est pas question de jeunesse ou de vieillesse dans le fait de choisir l’une ou l’autre de ces formes de courage, mais de conformation de la tête. Les hommes qui ont de tout temps habité les petits caps occidentaux de l’Europe ont la tête conformée de façon à être heureux sans délires et sans prophètes . »

Le message de Giono, construit en Provence, a une portée universelle.

Christian Guyonvarc’h

Rencontres-signatures à CARNAC et LORIENT le vendredi 20 JUILLET

Nous avons le plaisir de vous convier à une rencontre autour du livre Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne (éditions Le Temps éditeur), avec Christian Guyonvarc’h, auteur, et Yannig Baron

Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne est un récit biographique qui déroule le parcours d’une vie aux multiples facettes en même temps qu’il aborde de nombreux aspects de l’histoire de la Bretagne et des Bretons au cours des 80 dernières années tels que :

  • la vie sous l’Occupation à Groix, une île qui, en raison de la présence d’une base de sous-marins allemands à Lorient, a subi jusqu’au 8 mai 1945 la plus forte densité de troupes d’occupation en Bretagne,
  • les heures joyeuses mais aussi dangereuses de la Libération,
  • l’épopée des derniers pêcheurs de thon sur les « dundee » (thoniers à voile),
  • la résidence surveillée à Groix de Habib Bourguiba, le futur premier président de la Tunisie indépendante et laïque,
  • le rôle des Bretons dans la Marine nationale,
  • l’émigration bretonne dans les années 50 et 60,
  • comment les Bretons ont redécouvert et réappris à aimer leur propre culture,
  • l’histoire incroyable du « chaudron celtique » de Menez Kamm à Spézet,
  • l’étonnante organisation de la visite de Jean-Paul II en Bretagne,
  • l’histoire du combat des 40 dernières années pour l’enseignement du breton.

Livre « Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne »: rencontres-signatures à Brest et à Quimper les 6 et 7 juillet

Biographies de Bretagne et Le Temps éditeur ont le plaisir de vous annoncer que, deux semaines après sa parution, le livre « Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne » fait l’objet d’une deuxième édition. Nous remercions le public pour l’accueil chaleureux réservé à cet ouvrage.

L’auteur, Christian Guyonvarc’h, et Yannig Baron auront le plaisir d’aller à la rencontre des lecteurs:

  • le vendredi 6 juillet, de 17h30 à 19h30, à la librairie Nadoz-Vor, 128 rue Jean-Jaurès à BREST (tramway arrêts Octroi ou Saint-Martin),
  • le samedi 7 juillet, de 10h30 à 12h30, à la librairie Coop Breizh, 16 rue Elie Freron à QUIMPER / KEMPER (centre-ville).

D’autres rencontres-signatures sont en cours de programmation dans le Morbihan et à Rennes. Les dates et lieux vous seront prochainement communiqués.

message de Yannig Baron

C’est évidemment toujours un plaisir de s’entendre dire que le travail fourni a répondu aux attentes. Mais ça l’est d’autant plus quand celui qui vous l’a commandé s’est tant investi tout au long d’une vie pour le bien commun des Bretons et pour faire avancer la Bretagne dans la bonne direction. Alors un grand merci à Yannig Baron pour le message qu’il a souhaité faire partager ici.

Et comme un clin d’œil à ce parcours dont Yannig Baron nous reprocherait de dire qu’il est exceptionnel mais qui a pourtant si souvent croisé les heures importantes de la Bretagne depuis plus d’un demi-siècle, nous avons choisi d’accompagner son texte de deux photos. L’une représente Yannig à 16 ou 17 ans quand il apprend en autodidacte à jouer de la bombarde sur son île de Groix. L’autre le montre au côté d’Alan Stivell le jour où ce dernier le félicitait pour la remise du collier de l’Hermine.

Christian GUYONVARC’H

MESSAGE DE YANNIG BARON 

« Dès que j’ai su que Christian Guyonvarc’h créait une activité de biographe j’ai été intéressé… Le connaissant depuis longtemps, je savais qu’il avait des talents d’historien et d’écriture pour cela. »

« Après plusieurs rendez-vous chez moi et de nombreux échanges d’archives personnelles il a rendu son travail et j’ai ensuite décidé d’imprimer l’ouvrage. »

« Je dois lui faire part de ma grande satisfaction. Les premiers lecteurs me font aussi connaître leur vif intérêt pour l’ouvrage. C’est donc un plaisir pour moi que de le féliciter et de le remercier. »

« Bon courage… Kalond vad… Bonne continuation… »

Yannig BARON

à l’occasion de la sortie de la biographie « Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne », un entretien audio avec Yannig Baron

La récente sortie de la biographie « Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne », produite par Biographies de Bretagne et publiée chez Le Temps éditeur, a conduit Gael Squiban à solliciter Yannig Baron pour un entretien. Celui-ci peut être entendu sur Billig Radio, une radio numérique qui se consacre aux cultures et aux Langues de Bretagne. Voici l’enregistrement:

Yannig Baron – Ar Seizh Avel

 

 

la biographie « Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne » sera en librairie à partir du 8 juin

 

 

Bonjour,

Pour des raisons indépendantes de notre volonté, la biographie « Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne« , publiée chez Le Temps Editeur, ne sera disponible en librairie qu’à compter du samedi 8 juin.

Pour vous faire patienter, voici le prologue de cet ouvrage de 230 pages qui, à travers le parcours de vie d’un petit Groisillon qui a su tracer sa route, relate toutes les évolutions de la Bretagne des 60 dernières années, une Bretagne qui a redressé la tête pour s’affirmer.

Parution de « Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne »

« Yannig Baron, ar seizh avel – par tous les vents de Bretagne »

Une biographie éditée par Le Temps éditeur. 

En librairie à partir du 25 mai 2018.

Bonjour, demat deoc’h,

J’ai le plaisir de vous informer de la parution d’une de mes premières biographies chez Le Temps Editeur, une maison d’édition installée en Bretagne, à Pornic. Cette biographie est consacrée à Yannig Baron, dont le parcours de vie, incroyablement éclectique et foisonnant, croise tous les grands combats de la Bretagne militante et agissante des 60 dernières années, une Bretagne à la fois enracinée et ouverte sur le monde et sa diversité.

L’ouvrage comporte une iconographie très riche pour toutes les périodes évoquées avec, pour l’essentiel, des photos inédites.

L’ouvrage sera disponible en librairie à partir du 25 mai. Il est donc possible de le commander auprès de votre libraire. Pensons à faire vivre nos librairies de proximité qui permettent aux auteurs et aux éditeurs de Bretagne de proposer une offre éditoriale d’une richesse sans équivalent en France

Yannig Baron, Ar seizh avel

Bien cordialement. A galon.

Christian Guyonvarc’h

Sur le JT (Joseph Tonnerre), thonier dundee de Groix, en 1950

Couëron années 50 : une communauté polonaise en bord de Loire

Dans cet extrait d’une nouvelle biographie en cours d’écriture, Étienne nous livre quelques souvenirs de son enfance passée dans une commune ouvrière du sud de la Bretagne, Couëron, en bord de Loire. Nous sommes dans les premières années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Et dans cette petite ville où, pour la plupart des habitants, Nantes, distante de vingt kilomètres à peine, représente déjà le lointain, le monde extérieur et sa diversité de cultures sont pourtant déjà là.

À la fin de février 1938, alors que dans les derniers frimas de l’hiver les jonquilles peinent à percer la terre encore gelée, le foyer d’Hélène et Francis, domiciliés 37 rue Arsène Leloup, voit le bambin Étienne rejoindre son aîné Pierre. Couëron n’est déjà plus le bourg rural d’avant la révolution industrielle. La commune compte quelque 9 000 habitants et déborde d’activité.

Une ville ouvrière et commerçante

Le Couëron dans lequel Étienne grandit a une identité sociale bien marquée : « Les maisons ouvrières prédominaient. Elles étaient pratiquement toutes semblables : petites, étroites, mais avec un jardin assez conséquent à l’arrière pour faire pousser les légumes et les fruits et confectionner le poulailler ou le clapier à lapins qui permettaient d’améliorer le quotidien. Les bâtisses plus bourgeoises étaient en petit nombre et se tenaient à l’écart des logements ouvriers. »

Les commerces de proximité sont encore nombreux et offrent une large palette de services : « Les possibilités pour se déplacer n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Nantes, à vingt kilomètres à peine pourtant, c’était déjà loin. Les raisons de s’y déplacer étaient rares : consulter un spécialiste, acheter des habits qui sortaient vraiment de l’ordinaire. On trouvait sur Couëron plusieurs échoppes de vêtements et de tissus, des magasins de chaussures, des épiciers, des boulangers, plusieurs bouchers, des marchands de bonbons, évidemment des bistrots dans chaque rue, mais aussi deux médecins, une pharmacie tenue par les frères Jouan et même une herboristerie. Rien que dans notre rue Arsène Leloup, on pouvait trouver une boulangerie, un salon de coiffure et un marchand de charbon, sans oublier bien sûr l’atelier de menuiserie tenu par mon oncle Alexandre. »

Des personnages truculents animent la vie de la commune, tel Monsieur Bournigal qui tient une épicerie au centre-ville : « C’était un commerçant vraiment rigolo. Il participait aux fêtes de la mi-Carême, il jouait dans les pièces de théâtre amateur. Pour attirer le chaland dans son commerce, il avait trouvé un slogan qui fleurait bon les réclames radiophoniques de l’époque : « Chez Bournigal, prix sans égal ». Mais pour ce qui était de la tenue de sa boutique, il retrouvait tout son sérieux. »

Le vélo à la fête et les arts pour tous

Dans ces années d’après-guerre, Couëron est un haut lieu du cyclisme sur piste. Le père d’Étienne a une passion pour la « petite reine » : « En dépit d’un handicap dû à une poliomyélite contractée alors qu’il était enfant, Francis, mon père, enfourchait souvent son vélo et pouvait parcourir plusieurs dizaines de kilomètres d’une seule traite. Il aimait taquiner le dérailleur… mais son biclou n’avait pas dix vitesses ! » Francis est féru de courses cyclistes : « C’était un passionné. Il tenait la comptabilité du Véloce Sport Couëronnais, le club qui organisait des courses sur le vélodrome local. Le public venait de loin pour voir courir non seulement des amateurs mais aussi les vedettes du peloton professionnel ». Fondé très tôt en 1894, le Véloce Sport Couëronnais a bénéficié d’une piste dès ses débuts grâce à l’engagement de son premier président, Marcel Esnoult de la Provoté, qui n’était autre que le maire de la commune. Au début du XXe siècle le sport cycliste prend une place de plus en plus importante dans l’animation de la commune. Preuve en est : la commune de Couëron est équipée à partir de 1928 d’un vélodrome couvert semblable à celui du « Vel d’Hiv » à Paris.

Toujours en activité aujourd’hui, propriété désormais de la collectivité Nantes métropole, le vélodrome de Couëron a vu défiler de nombreuses gloires de la « petite reine » parmi lesquelles Jean Robic, le vainqueur du premier Tour de France de l’après-guerre en 1947, Jean-Pierre Danguillaume, vainqueur de sept étapes du Tour dans les années soixante-dix, ou plus récemment Félicia Ballanger, multiple championne du monde et championne olympique de course sur piste, et le Nazairien Brian Coquard qui fait partie actuellement des meilleurs sprinteurs du peloton professionnel.

Quand on vit au bord de la Loire, nager fait partie des apprentissages précoces. Mais le fleuve sauvage, parsemé de tourbillons, est un terrain de jeu que les parents interdisent à leur progéniture. Comme ses copains, Étienne apprend à nager dans les étiers qui longent la Loire : « C’était des canaux qui servaient à irriguer les prés de la vallée. Le lieu de prédilection pour se baigner, c’était l’étier de l’Arche du Dareau. On y pêchait aussi, un ver au bout de la ligne, de petits poissons et des anguilles. Quand la saison était passée, on pouvait aller nager dans la piscine, pas très grande, de l’usine J.J. Carnaud. En fait, c’était plus une fosse qu’un bassin de natation. »

Pour les distractions culturelles, les Couëronnais peuvent alors compter sur deux cinémas, celui du patronage catholique et un autre qui appartient à un exploitant privé. L’événement de l’année, c’est le carnaval de la mi-Carême. Étienne se souvient : « Les chars du carnaval de Couëron étaient construits dans la menuiserie de la rue Arsène Leloup qu’ont dirigée mon grand-père puis le frère aîné de mon père. Les plus beaux chars allaient se produire au carnaval de Nantes ».

Les amateurs de dessin, de peinture, de sculpture peuvent aussi se perfectionner en prenant des cours auprès du Groupe Artistique Léon Moinard : « C’était une association née en 1947 dans l’esprit du mouvement national de la Résistance. Ses fondateurs, un amateur d’art couëronnais, Jean-Baptiste Joulain, et un artiste peintre nantais, Georges Éveillard, voulaient rendre les arts plastiques accessibles au plus grand nombre. » Soixante-dix ans ont passé et « le GALM », comme l’appellent les Couëronnais, poursuit sans relâche son œuvre de démocratisation des arts plastiques et anime la vie culturelle de la commune en organisant chaque année une grande exposition publique.

Couëron, cosmopolite avant l’heure : l’arrivée de 1 200 Polonais dès les années 1920

Au lendemain de la Première guerre mondiale, Couëron a connu une mutation majeure avec un afflux de travailleurs étrangers, recrutés pour participer à l’effort de reconstruction du pays et à la relance de l’appareil de production :« Avec les pertes humaines dues à la guerre et les nombreux mutilés, il fallait compenser le manque de main-d’œuvre. Les premiers à arriver à Couëron furent des Polonais. »

La migration polonaise à Couëron s’est inscrite dans un mouvement très organisé. Une convention a même été signée entre les gouvernements français et polonais. Entre 1923 et 1930 ce ne sont pas moins de 1 200 personnes qui vont quitter les chantiers navals de la Baltique ou les mines de Silésie pour s’implanter dans la commune des bords de Loire. Beaucoup d’hommes vont travailler aux forges J.J. Carnaud à Basse-Indre, où ils sont affectés au laminage à chaud, une tâche particulièrement pénible, d’autres sont embauchés à l’usine métallurgique Pontgibaud et sa Tour à plomb, situées à Couëron même. Rebaptisée Tréfimétaux en 1964, l’usine Pontgibaud fermera définitivement ses portes à la fin des années 1980. Aujourd’hui, l’espace est occupé par une médiathèque municipale tandis que la Tour à plomb, classée aux Monuments historiques, est ouverte aux visiteurs.

Cette nouvelle population va marquer le territoire jusque dans sa toponymie (la rue Rosa Niescierewicz par exemple) et enrichir sa vie culturelle et religieuse. Aujourd’hui, plus de quatre-vingt-dix ans après l’arrivée des premières familles polonaises à Couëron, la paroisse Notre-Dame-de-la-Miséricorde, créée en 1954 avec l’accord de l’évêché de Nantes et qui dispose de sa propre église rue de la Frémondière depuis 1984, réunit toujours leurs descendants. Ceux-ci perpétuent l’usage du polonais et la tradition des crèches vivantes à Noël, restée vivace dans leur pays d’origine.

Près d’un siècle après son implantation à Couëron, la communauté polonaise perpétue les traditions de son pays d’origine
L’église de la communauté polonaise de Couëron, toute en bois, a été construite par les paroissiens

Dans les années 1920, plusieurs cités sortent de terre pour offrir un hébergement à ces nouveaux ouvriers couëronnais et à leurs familles. Elles s’appellent La Chabossière, La Navale, surnommée « la Citouche », ou encore Bessonneau, dont l’habitat a la particularité d’être en bois. Une autre cité nouvelle, Le Bossis, qui est faite de maisons en pierre, héberge les cadres des usines.

Dès les années de l’entre-deux-guerres les Polonais sont rejoints par des travailleurs italiens, espagnols et même russes ou moldaves. Ils seront suivis de quelques dizaines d’Algériens : « Je me souviens très bien d’un de ces ouvriers algériens, Saïd-Albert Guessoum, qui travaillait chez J.J. Carnaud à Basse-Indre et habitait la cité de la Navale avec ses parents. Il devait son prénom composé à une double ascendance, kabyle par son père et bretonne, bigoudène pour être plus précis, par sa mère. Il s’est fait remarquer très jeune par le sport, en gagnant plusieurs cross dont celui du journal L’Humanité. Il était aussi très apprécié comme joueur de football à l’Étoile Sportive de Couëron où il a évolué avec les seniors alors qu’il était encore cadet. Il a d’ailleurs tapé dans l’œil des dirigeants du Football club de Nantes qui lui ont fait signer un contrat professionnel en 1954, à vingt ans. Il a porté le maillot des Canaris pendant cinq saisons et marqué huit buts. » Un autre habitant de La Navale, polonais d’origine quant à lui mais qui fréquente Guessoum et sa famille, Wladislav Molenski, dit « Wadjou » ou « Smo », va connaître une trajectoire similaire à celle de son copain de cité. Il ne passera qu’une année sous le maillot du FC Nantes avant de rejoindre un club professionnel parisien, le Stade Français.

Posant ici avec le maillot du Football club de Nantes, Saïd-Albert Guessoum, originaire de la cité ouvrière de la Navale, appelée aussi « la Citouche », à Couëron

L’omniprésence de la vigne

Bien que Couëron soit positionnée au nord de la Loire avec un profil nettement industriel, Étienne se souvient d’une commune où la vigne est alors présente partout : « Mes parents avaient hérité d’une parcelle de vigne à l’écart de la ville. Ils l’ont vendue parce qu’ils n’arrivaient plus à s’en occuper. Mais mon père a replanté des ceps au fond de son jardin pour continuer à faire son vin. D’ailleurs je me rappelle que dans la famille tout le monde avait de la vigne dans son jardin. »

Étienne se souvient aussi que la vigne qui se cultive à l’époque à Couëron est le noah, un cépage hybride d’origine américaine. Pourtant la France avait interdit la production de vin à partir de ce cépage dès 1935, officiellement pour des raisons sanitaires. Le taux de méthanol, légèrement plus élevé que la moyenne, avait valu à la production issue du noah les surnoms peu flatteurs de « vin qui rend fou » et de « vin qui rend aveugle ». Mais il est plus probable que l’interdiction ait été motivée par un contexte de surproduction et par les pressions que les viticulteurs professionnels ont exercées auprès des milieux politiques pour réduire la production familiale de vin qu’ils voyaient comme une entrave à leur commerce.

Alors, que penser ? Après 1935, fait-on du vin de noah « sous le manteau » à Couëron ? Chut !… Après tout, la production de vin à partir du noah n’est-elle pas redevenue légale en France en 2003 ? On laissera donc le commissaire Maigret et la maréchaussée vaquer à d’autres occupations.

Toujours est-il que, depuis plusieurs années, l’association Le Berligou s’attache à réhabiliter l’image de la vigne à Couëron, en y cultivant notamment un cépage éponyme qui correspond à un pinot noir et dont l’Histoire dit qu’il aurait été offert au duc de Bretagne François II, au XVè siècle, par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire. Pourquoi « Le Berligou »? Car tel était le toponyme du domaine ducal où ce cépage bourguignon a été mis en culture, il y a plus de cinq cents ans, à Couëron précisément.

Carte postale créée par l’association Le Berligou à l’occasion de la réintroduction, en 2010, du cépage du même nom sur le terroir qui lui a donné son nom à Couëron. On voit à l’arrière-plan la Tour de plomb de l’ancienne usine Pontgibaud-Tréfimétaux.

Ci-devant la « République libre du Bourg-d’Aval »

La culture populaire, on l’a vu, est très vivace dans le Couëron du milieu du XXe siècle. Les saisons sont rythmées par des célébrations religieuses mais aussi des fêtes profanes comme le carnaval de la mi-Carême, la kermesse, la fête des fleurs et les courses cyclistes au vélodrome. Une activité théâtrale anime aussi la cité ouvrière des bords de Loire. Étienne se souvient : « Un des frères de ma mère s’en occupait. Il se produisait dans la Salle Jeanne-d’Arc, qui appartenait à la paroisse. »

Les fêtes de quartier occupent également une place importante dans la vie couëronnaise. Étienne conserve le souvenir d’une initiative spontanée pour le moins étonnante dans celui qui l’a vu grandir : « Après guerre les habitants du quartier ont déclaré une « République libre du Bourg- d’aval ». C’était en 1945. Notre république locale avait son président, Marcel Ricordeau, le rigolo du quartier, qui était ceint d’une écharpe. C’était un frère à ma mère qui était resté célibataire. Il avait été réquisitionné en Allemagne comme STO pendant la guerre. Le Bourg-d’Aval avait même un hymne ! Cette république autoproclamée fabriquait son char pour le carnaval. Elle élisait aussi sa reine. La toute première s’appelait Yolande Szamlewski. Son patronyme ne nous paraissait pas exotique car nous avions grandi au milieu d’une importante communauté polonaise. Dans ma classe, des copains s’appelaient Kowalski, Wieszeniewski… Je me souviens que mon père participait aux réunions de la République libre, au conseil des ministres en quelque sorte… »

La « République libre du Bourg-d’aval » n’a pas perduré mais elle a pourtant marqué les esprits par delà les générations puisque une association des Voisins du Bourg-d’aval est née en 2012 en se référant à l’antique « république », pour tout à la fois préserver le cadre de vie du quartier, défendre les droits et les intérêts des riverains, valoriser l’aspect patrimonial, encourager la convivialité du quartier en organisant des manifestations et valoriser les échanges intergénérationnels. Et ce n’est pas du chiqué ! La presse locale rapporte qu’ici, aujourd’hui, les jeunes viennent écouter les plus âgés, véritables passeurs d’histoire(s). On organise des soirées de contes et des séances musicales pour petits et grands, on honore aussi la fête des voisins et la galette des rois préparée par les doyennes du quartier. On échange graines et boutures, légumes du jardin et recettes culinaires. Et de nos jours, devinez où s’est niché le siège de l’association des Voisins du Bourg-d’aval ? On vous le donne en mille : oui bien sûr, au 37 rue Arsène Leloup, dans la maison natale d’Étienne!

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