
Une des biographies les plus récentes que j’ai écrites m’a conduit à explorer un univers qui m’était inconnu, un univers aussi qui a fait rêver tous les lecteurs de Jules Verne et les admirateurs du Capitaine Némo : celui des scaphandriers « pieds lourds ». Je vous parle d’un temps où les scaphandres autonomes des « hommes grenouilles » n’existaient encore qu’à l’état de prototypes. Pour explorer les fonds marins, il fallait encore se lester d’un équipement de 50 kilos, dont le fameux scaphandre métallique, avant de plonger jusqu’à plus de 60 mètres de profondeur en étant relié à la surface par un tuyau d’alimentation en air comprimé au bout duquel se tenait une personne à qui vous confiez votre vie.
André Tanguy était né à Brest en 1928. Et c’est à Brest aussi qu’il est décédé en 2025. André Tanguy était un aventurier et une force de la nature. Il navigua seul en mer et pratiqua la chasse sous-marine jusqu’à plus de 90 ans.
Ici, je vous partage quelques chapitres de son parcours de vie. En accord avec André Tanguy, j’ai écrit cette biographie à la première personne pour être le plus fidèle à son récit.
Plonger : une passion autant qu’un métier
Le port de Brest en reconstruction et les bassins à flot de la base des sous-marins qu’il fallait débarrasser de leurs explosifs après l’occupation allemande ont été, pour user d’un langage militaire, mes premiers théâtres d’intervention sous-marine. J’ai été sous contrat avec les Travaux maritimes – mais sans exclusivité – entre 1949 et 1983, avant d’exercer en tant qu’indépendant jusqu’en 2000. Aussi, j’aurais pu me cantonner à ce rôle d’auxiliaire de l’Etat, d’autant plus facilement que celui-ci avait la main sur la plupart des infrastructures portuaires aussi bien civiles que militaires. A coup sûr j’y aurais gagné la sécurité de l’emploi car, au plus fort des Trente Glorieuses, sous l’eau parmi les poissons autant que sur le plancher des vaches, le travail ne manquait pas dans ces temps de prospérité économique.
Mais si j’avais décidé de m’évader du bureau d’études des Travaux maritimes et de ma table à dessin, ce n’était pas pour retomber aussi sec dans une forme de routine. Et je tenais trop à ma liberté pour dépendre à nouveau d’un pouvoir hiérarchique. J’ai donc cherché à explorer toutes les possibilités que m’offraient mes compétences de plongeur scaphandrier. Et je me suis vite aperçu que les horizons professionnels étaient multiples pour qui aimait l’aventure.
Quand j’ai travaillé pour la Défense nationale, je suis resté avec un statut de technicien à statut ouvrier (TSO). On m’a proposé un pont d’or pour devenir adjoint d’études, chef de travaux. Mais je n’ai pas voulu car j’aurais été obligé d’accepter une mutation vers un territoire d’outre-mer à un moment ou à un autre. Et sans la famille… Le statut d’ouvrier TSO me laissait une grande liberté, une indépendance : j’avais deux mois de congés par an, je pouvais prendre une journée quand je voulais. J’ai pu aller au Brésil, en Mer du Nord… Et le statut d’ouvrier, en tant que plongeur, me donnait le même salaire qu’un chef de travaux. J’ai travaillé au Brésil, à Fortaleza. Au retour, quand je racontais mes voyages, les gars des Travaux maritimes, qui me racontaient qu’ils avaient fait leur jardin ou de la tapisserie, me prenaient pour un vantard ou un mythomane. D’autres étaient jaloux parce que j’avais pu m’acheter une voiture : j’ai d’abord possédé une 2 cv Citroën, puis une Peugeot 403, un modèle 404, une BMW. La police maritime me connaissait car j’avais appris à plonger à des policiers, si bien qu’on me sollicitait pour annuler des PV. Et de mon côté, comme j’avais besoin d’une voiture pour aller sur les chantiers de plongée en Bretagne, un de mes amis qui était un grand ponte des Renseignements pouvait effacer mes PV pour excès de vitesse.
Il m’a d’abord fallu apprivoiser l’élément liquide
En 1928, naître à Brest ne faisait pas de vous un mammifère marin. C’était encore plus vrai à une époque où les piscines municipales demeuraient un luxe réservé aux villes les plus riches comme Paris. Une époque aussi où le goût pour les bains de mer n’avait pas encore gagné toutes les classes sociales et où les marins eux-mêmes ne savaient pas toujours nager. Je ne suis donc pas né avec des palmes aux pieds et l’apprentissage de la natation n’a pas été pour moi des plus évidents.
A vrai dire, j’ai appris à nager tout seul, car mes parents ne savaient pas. Mon père lui-même, qui était pourtant officier de marine, ne savait pas. J’ai donc appris par moi-même, mais mal, sur la plage du Trez-Hir à Plougonvelin. C’était en 1936. Cet été-là, mes parents ont loué deux chambres durant 15 jours à la suite des grèves du printemps qui avaient amené le Front populaire au pouvoir et, par voie conséquence, les premiers congés payés.
Pendant la guerre j’ai poursuivi mon apprentissage à Brest. Dans le quartier de Tréornou il y avait un bassin de nage, en fait une réserve d’eau héritée du passage des Américains à la fin de la Première Guerre mondiale. Des moniteurs bénévoles proposaient leurs services. J’habitais Saint-Martin et le jeudi, jour de relâche pour les élèves à l’époque, j’allais nager en portant mon maillot qui avait été tricoté à la main. Quand j’y repense, quelle allure on avait… A Tréornou, je retrouvais aussi les copains pendant les vacances. Les Allemands nous permettaient de circuler. Nous les gamins, on les admirait, vu leur matériel. L’expression va surprendre, choquer peut-être, mais on avait la paix et les clubs de sport marchaient bien. Plus tard à Quimper, j’ai participé à l’Entente nautique quimpéroise de 1943 à 1945. Je nageais déjà la brasse et j’ai commencé le crawl.
Après la guerre, j’avais pour habitude de nager à la grève de Saint-Marc à Brest. Dans un décor, si je puis dire, dantesque. Il y avait des dizaines de bateaux sabordés, du mazout partout. Evidemment, impossible d’y échapper ; à la maison, je me grattais tout le temps et un bon nettoyage au savon de Marseille s’imposait à chaque fois.
Entre 1946 et 1948, j’ai mis à profit les vacances d’été pour me perfectionner. Tant et si bien qu’à 20 ans, je me suis essayé à la plongée sous-marine en apnée, toujours en autodidacte, j’ai même commencé à pratiquer la chasse sous-marine. Au début, je me suis fabriqué un masque avec un morceau de plexiglas qui provenait d’un avion de combat tombé dans un champ, c’était le temps de la débrouille. Puis j’ai utilisé du matériel tout nouveau.
Que tous les enfants apprennent à nager dès le plus âge, c’est essentiel. En plongée, j’ai récupéré deux gosses qui coulaient. A quatre ou cinq ans, quand ils coulent, ils retiennent leur respiration et alors la noyade peut intervenir très vite. Les deux gamins, je les ai rattrapés et remontés à la surface. L’un des deux, c’était à Banyuls. A Brest j’ai fait la même chose, au Moulin Blanc, sur les pontons. C’était un des enfants du directeur de la succursale du constructeur de bateaux de plaisance Jeanneau. Il vendait des vedettes de 12 à 15 mètres. Quand c’est arrivé, j’étais à l’arrière de mon voilier. Le gosse courait, chahutait, parmi cinq ou six autres gamins. Tout à coup j’entends plouf ! Je vois l’enfant couler. Je l’ai vu descendre, crispé, c’est un réflexe classique avant la noyade. Vite, je l’ai rattrapé, je l’ai secoué. J’ai entendu sa mère l’appeler, puis quand elle l’a récupéré, elle a lui donné une claque : « Tu es insupportable. » Et voilà tout…
Devenu scaphandrier par curiosité
En 1952, je découvre la plongée comme scaphandrier. Sur les quais de Brest, je voyais des « pieds-lourds » descendre et remonter, alimentés en air depuis la surface par des pompes à main ou les premières pompes mécaniques. Les scaphandriers que j’ai commencé à fréquenter étaient des gars simples qui se portaient volontaires, des maçons, des manœuvres. Au-delà du cas de Brest, les « pieds-lourds » étaient généralement recrutés parmi les canonniers, les fusiliers, les boscos et diverses catégories de manœuvres. Ils étaient mal considérés, ils n’avaient pas de reconnaissance de leur hiérarchie, sauf exception. Leur formation, sur le tas, laissait à désirer. Ils ont subi leur négligence, ils respectaient rarement des paliers de décompression dont beaucoup d’ailleurs ne connaissaient même pas le principe, ils remontaient en ballon à toute vitesse et personne ne s’avisait de le leur reprocher. Il n’y avait pas de système radio, la communication avec la surface se faisait en utilisant des rigaudons, c’est-à-dire des mouvements d’oscillation du tuyau d’alimentation qui reliait le scaphandre à la surface : un rigaudon pour dire stop, deux pour monter, trois pour descendre. A la surface, un guide se positionnait pour lequel le « pieds-lourds » devait avoir une entière confiance car pour ainsi dire il lui confiait un droit de vie et de mort.
J’ai pris l’initiative de devenir scaphandrier. La France proposait des quantités de chantiers où les donneurs d’ordre faisaient appel aux « pieds-lourds ». Ma première plongée professionnelle, je l’ai faite en 1953, formé par un collègue plus âgé qui exerçait déjà comme scaphandrier depuis deux ans à la réfection des quais. Il savait à peine lire et écrire mais c’était un chic type et courageux. Il était « sacco », c’est-à-dire fusilier-marin. Il avait choisi de rester en Angleterre dès 1940. Il faisait partie de l’équipage du Paris, un cuirassé de la Première Guerre mondiale qui était devenu un bateau d’entraînement au canonnage. Celui qui m’a initié à la plongée profonde faisait partie des 14 marins sur 400 membres d’équipage qui avaient décidé de rallier la France Libre.
J’ai obtenu le poste grâce à mon CAP mécanicien ajusteur. Sur le port, les entreprises de travaux cherchaient un gars qui avait une formation technique générale. Quand j’ai sauté le pas, le bureau d’études des Travaux maritimes où je travaillais avait déménagé au Château de Brest, autrement dit la préfecture maritime. Je me souviens du ballet des oiseaux : il y avait des rapaces qui attrapaient des goélands ou des hirondelles. Les autres dessinateurs du bureau d’études avaient la trouille de descendre en scaphandre ; ceux qui s’y sont essayé descendaient sur l’échelle puis s’arrêtaient, sans doute plus conscients des risques que les gars qui avaient appris à plonger de façon empirique. Des gens sont morts d’une panne d’air, d’un coup de ventouse. Au point de vue de l’intensité physique, la pression sur le gars qui descendait était omniprésente, sur les vêtements, sur les poumons, aussi le plongeur débutant pouvait-il se sentir oppressé et paniquer. Mes premières plongées, je les ai faites avec du matériel anglais. Je me souviens que la première fois, après m’avoir habillé, on m’a dit : « Tu appuies sur ton nez ». En descendant, première sensation très désagréable : « Aie ! mes oreilles. » Les variations de pression étaient douloureuses car je n’arrivais pas à équilibrer les trompes d’eustache. Les communications avec la surface n’étaient pas très nettes, je ne maîtrisais pas encore les rigaudons. Mon guide observait les bulles qui remontaient à côté du bateau. A 7/8 mètres j’ai choqué pour qu’on me donne du mou. La tenue pesait lourd sur le dos ; 50 kilos, ce n’est pas rien ! Mais ces sensations nouvelles, ça me plaisait. Et la prime mensuelle m’allait bien.
Au cours des premières années comme scaphandrier à Brest, j’ai eu comme guide un nommé Varin, un gars de Fécamp qui avait fait mousse à 11 ans à Terre-Neuve puis passé 15 ans dans la Royale.
Quand j’ai commencé l’activité de scaphandrier, à Brest on ne plongeait pas au-delà de 15 mètres. Mais les caissons mobiles pour les travaux de reconstruction des quais étaient posés à 20 mètres de fond. Pour atteindre la profondeur nécessaire, on fermait la porte à la surface, puis les gars descendaient dans un tube. Ensuite on chassait l’eau, l’eau s’échappait sur les bords. Les gars étaient alors au sec et travaillaient sans scaphandre. Pour autant, la pression était toujours présente. L’image qu’on peut utiliser pour expliquer la pression, c’est la bouteille de Perrier. Si on l’ouvre brutalement, il y a de grosses bulles. Si on l’ouvre lentement, il n’y a que des microbulles.
Du scaphandre « pieds-lourds » au scaphandre autonome « homme-grenouille »
Je suis également devenu « homme-grenouille » à partir de 1955. J’ai découvert ce nouvel équipement de plongée grâce au directeur d’Intersport à Brest, Monsieur Herrouët, qui m’a permis de l’utiliser les dimanches. Il vendait et louait du matériel. Ma première plongée en scaphandre autonome, je l’ai faite à trois ou quatre mètres de profondeur dans les algues du côté de Treganna, par curiosité. Puis je lui ai acheté une veste de plongée en néoprène, c’était tout nouveau et très fragile.
Herrouët et moi avons pris l’habitude de plonger ensemble du côté de Rospec, à Saint-Mathieu. Une fois, je l’ai sauvé alors qu’il était en train de se noyer. Il s’en est fallu de peu, deux ou trois minutes peut-être, il a été rattrapé à l’hôpital. Herrouët avait la main sur le cœur, y compris en tant qu’employeur : dans les Alpes, il avait acheté des chalets où ses salariés brestois allaient passer des congés. Sa femme faisait un équilibre, si je puis dire, car elle était dure en affaire.
L’équipement « pieds-lourds » s’est fait balayer en quatre ou cinq ans, à partir de 1955, remplacé par le scaphandre autonome, c’est-à-dire l’homme-grenouille. Le scaphandre autonome, c’est la Sogetram qui l’a introduit en France, une grosse boîte de Paris organisée en coopérative. Mais une coopérative dans ce métier-là, c’était compliqué car le scaphandrier est un type chiant.
Si la Sogetram a participé au remplacement du scaphandre « pieds-lourds », il faut aussi évoquer le rôle de la Spirotechnique, une filiale d’Air Liquide qui a commencé à industrialiser les idées de Cousteau. Une petite entreprise indépendante, Cristal, a mis au point un détendeur mais cette société ne faisait pas le poids face à des concurrents qui n’hésitaient pas à la discréditer. « Avec Cristal, on plonge mais on n’en revient pas » disait la concurrence.
Au départ, l’homme-grenouille n’était pas apprécié mais plonger en scaphandre autonome apportait un confort considérable. Le plongeur n’avait plus que huit kilos sur le dos et une ceinture de plomb, au lieu de 50 kilos. Nous avons aussi gagné en manœuvrabilité dans l’eau, donc en visibilité suivant les chantiers.
Les derniers « pieds-lourds » qui ont opéré sur des chantiers étaient liés à de grosses entreprises de construction de ponts ou de quais dans les ports. Des entreprises souvent rachetées par des concurrents allemands ou italiens.
D’élève en formation à instructeur de plongée : la découverte de la Méditerranée
Un jour, un ingénieur me dit : « Un texte de l’administration interdit de plonger à plus de 10 mètres sans diplôme. » Pour être en règle, il fallait suivre une formation dite sportive à Marseille ou à Toulon… mais à Brest personne ne le savait. Je suis donc parti me former à Saint-Mandrier dans la rade de Toulon, auprès de la Marine nationale, entre janvier et avril 1956. L’hiver fut très froid : – 14°C à Toulon pendant des semaines et jusqu’à – 17°C à Marseille. La mer fumait. Dans ma chambre de bonne au 6ème étage, je ne pouvais pas me laver car l’eau était glacée dans les tuyaux aussi bien que dans mon broc de toilette. J’ai passé quatre mois qui m’ont semblé une éternité loin des miens : j’avais déjà trois enfants mais l’accès au téléphone était très compliqué, il fallait prendre rendez-vous à la Poste et encore… Les échanges se faisaient par lettre.
La formation était assurée par des militaires. Au départ, c’était pour améliorer ma formation « pieds-lourds ». C’est ce que j’ai donc fait pendant deux mois mais j’ai vite déchanté car les instructeurs, des gars de la Marine, en savaient moins que moi. Heureusement, j’ai évité de perdre mon temps en découvrant une formation de plongeur homme-grenouille. Par conséquent, je suis resté deux mois de plus à Toulon. Mais financièrement c’était compliqué car l’indemnité journalière diminuait chaque jour. Pendant cette seconde partie de ma formation, j’ai plongé sur une épave de 1942, où j’étais cerné par des centaines de langoustes qui faisaient un bruit terrible en frottant leurs antennes.
En 1957, sur l’insistance à la fois de relations professionnelles à Brest et de la Fédération française d’études et de sports sous-marins (FFESM), j’ai effectué un nouveau stage, de dix jours cette fois, au bord de la Méditerranée, à Marseille, dans le but de devenir moniteur national de plongée au terme d’un examen. En ce temps-là, la Méditerranée avait une dizaine d’années d’avance sur l’Atlantique en matière de plongée. Au stage de 1957, nous étions une trentaine. J’ai sympathisé avec plusieurs gars dont un Suisse avec qui je suis resté très copain. Les entreprises de travaux avaient besoin de tellement de plongeurs à l’époque que nous avons tous obtenu l’examen, mais j’ai été vite repéré comme étant le plus doué. Dans les années qui ont suivi je suis retourné assez régulièrement sur la côte méditerranéenne comme formateur de moniteurs nationaux, à Niollon, puis comme instructeur, toujours à Niollon ainsi qu’à Antibes et Saint-Mandrier. C’est sur ce dernier site que la Marine avait formé les premiers hommes-grenouilles dès 1950.
Instructeur, c’est un cran au-dessus de formateur de moniteurs nationaux. Il fallait accéder au grade d’instructeur pour intégrer les jurys d’habilitation. En 1959, au terme d’un entretien poussé de trois heures, je suis devenu membre de la commission de l’examen de moniteur national de plongée sous-marine qui se tenait à Marseille. Les examens se déroulaient toujours en Méditerranée. Je devais me déplacer à Marseille deux fois par an, je restais neuf jours sur place en tant qu’instructeur national pour les plongeurs qui souhaitaient obtenir le diplôme national de la FFESM. Sur une trentaine de postulants, entre 15 et 20 étaient reçus. Moi, ça me distrayait, j’allais prendre l’ambiance de Marseille. Là-bas, j’avais pour copain un prix Nobel, un garçon brave et rêveur comme tout scientifique. J’ai occupé ces fonctions d’instructeur pendant huit ans. Nous étions reçus par la Marine nationale à Saint-Mandrier, où nous mangions au carré des officiers ; la nourriture était excellente… mais pas vraiment adaptée pour des sportifs. En définitive, nous avons migré vers Antibes où se trouvaient les commandos marine, la cantine y était plus adaptée. Lorsque je reprenais le train pour rentrer à Brest, j’étais épuisé ; je m’endormais à Antibes et me réveillais gare de Lyon, puis je traversais Paris jusqu’à Montparnasse pour attraper le train de Brest où le travail m’attendait. Une sacrée épopée à l’époque, 20 heures de trajet. Je faisais tout à un rythme effréné mais il faut admettre que ces périples méditerranéens me faisaient une bonne publicité. Dans la profession j’étais connu comme le loup blanc et à Brest on s’adressait à moi dès que quelqu’un avait besoin d’un plongeur.
Les élèves volontaires que j’ai formés à Marseille pour devenir moniteurs de plongée relevaient de deux catégories. La première réunissait des bénévoles, venus le plus souvent de Paris ou de Marseille même. La ville de Paris disposait d’une piscine équipée d’une colonne d’eau de 18 mètres ; pour apprendre à plonger dans les piscines, il fallait le grade de moniteur. La seconde catégorie rassemblait des jeunes qui voulaient faire de la plongée leur métier. En quelques années, moniteur de plongée est devenu une mode en Europe, qui permettait de gagner sa vie en donnant des cours dans des endroits sympathiques comme La Réunion, la Corse, Tahiti, la mer Rouge. Avec la multiplication des moniteurs, la plongée est devenue une pratique courante.
Je me suis fait quelques bons copains à la FFESM, en particulier Guy Poulet. Professeur de gym, il avait deux ou trois de plus que moi. Instructeur à Marseille, il a même présidé la commission technique nationale de la FFESM de 1966 à 1981. C’était aussi un alpiniste émérite qui a réalisé des « premières » ascensions dans les Alpes et gravi l’Aconcagua dans les Andes.
A la naissance du club de plongée de Brest
Après m’être formé au scaphandre autonome en 1956 à Saint-Mandrier, plusieurs Brestois m’ont proposé de participer à la création d’un club de plongée parce que j’avais les compétences professionnelles requises. J’ai été sollicité par Herrouët, le directeur d’Intersport que j’avais déjà initié à la plongée, et les Docteurs Merrer, médecin-chef à la Sécurité sociale, et Guillerm qui avait été étudiant en médecine pendant le siège de Brest. Ce dernier est mort à 65 ans. Il avait la plume facile ; sexologue, il a écrit un livre intitulé Le sexe épanoui, paru en 1976. Un troisième médecin a accompagné la création du club de plongée brestois, le Docteur Labat, qui avait commencé comme ouvrier du port. Quel parcours ! En les fréquentant, j’ai constaté que les médecins pouvaient avoir des pratiques bien différentes : Emile Guillerm prescrivait beaucoup de médicaments tandis qu’André Labat n’en donnait quasiment pas. Pour compléter le groupe des fondateurs, il y avait un artisan électricien de Landerneau.
Herrouët avait connaissance d’une formation d’homme-grenouille à Marseille qu’il m’a recommandée. C’est dans ces circonstances que j’ai passé avec succès l’examen de moniteur national de plongée en 1957. Dans la foulée, le club est fondé à Brest, présidé par le Docteur Guillerm.
En 1958, le club de plongée a été baptisé Groupe Manche Atlantique Plongée ou GMAP. Je l’ai animé pendant 14 ans. J’étais énormément sollicité, en dehors même de mon emploi du temps professionnel, pour donner des cours ou participer à des réunions. Le rythme des formations s’est intensifié après l’ouverture à Brest de la piscine Foch en décembre 1965. Au début, ce n’était pas folichon parce que la dose de chlore était trop forte, nous avions l’impression de sauter dans de l’eau de javel, mais nous étions quand même bien contents d’avoir enfin une piscine digne de ce nom. Tout l’hiver, chaque vendredi soir j’y formais des plongeurs. Les samedis et dimanches matin, nous passions à l’application en mer par groupes de six ou sept. Les plongées se faisaient à partir du quai des Phares et balises, au premier bassin du port de commerce. Par la suite, le GMAP a acheté un bateau qui nous permettait de sillonner la rade jusqu’à Camaret ; il s’agissait d’un vieux bateau de pêche dont je devais m’occuper de l’entretien, en plus de tout le reste, car personne n’était trop motivé par cette logistique pourtant indispensable. Le GMAP rayonnait très au-delà du Finistère et même de la Bretagne : les Parisiens arrivaient par groupes de 10 ou 15 pour passer leur brevet à Brest, où je faisais passer le deuxième échelon de la formation de plongeur. Ils arrivaient le vendredi et les examens avaient lieu le samedi ou le dimanche matin. Nous déjeunions ensemble au Foyer du marin, c’était sympa. Le service des Phares et balises me préparait une salle, je devais écrire les sujets théoriques puis procéder aux corrections. Tout se passait très bien car la plupart des candidats étaient sérieux et bien préparés. Bien des Parisiens venaient passer l’examen à Brest plus volontiers qu’à Marseille.
J’ai senti la décadence de la plongée sportive, c’est ce qui m’a conduit à passer le relais au GMAP en 1972. Cet engagement associatif a entraîné des répercussions sur ma vie de famille : je ne me suis pas occupé de mes enfants comme il aurait fallu. Mais le GMAP m’a permis de faire de belles rencontres, comme celle de Jacques Furet, médecin à Morlaix, qui avait été un authentique résistant, un des tout premiers. Dès juin 1940, alors qu’il n’avait que 19 ans, Jacques avait embarqué sur un voilier abandonné à Roscoff afin de rallier la France libre à Londres, précédant même l’appel du 18 juin du général de Gaulle. Formé au parachutisme et aux opérations radio, membre du Bureau central de renseignements et d’action ou BCRA, le service d’actions clandestines des Forces françaises libres, il avait été parachuté du côté de Toulouse dans la nuit du 11 septembre 1941 sous le pseudonyme de Jacques Mercier. Mais trahi, il a été arrêté par la police de Vichy en novembre 1941, condamné à dix ans de travaux forcés, incarcéré pendant deux ans puis livré aux Allemands en février 1944. Il a subi la déportation à Buchenwald d’où il n’est revenu, libéré en avril 1944 par les troupes américaines, qu’à l’état de squelette. Avant de décéder en 2011, il a écrit son parcours de vie dans un livre, Lettre ouverte à mes petits-enfants, qu’il m’a dédicacé et que je conserve précieusement.
Premier moniteur de plongée au Club Med
Moniteur de plongée dans les années Soixante, ça vous permettait de découvrir des univers très différents pour autant que votre curiosité fût bien aiguisée. J’avais cet état d’esprit et c’est ce qui m’a permis d’être le premier moniteur du Club Méditerranée. Entre 1961 et 1968, j’ai officié au club de Cadaqués, situé sur la côte catalane entre Perpignan et Gérone. L’organisation était parfaite, tout était impeccable : le logement, la nourriture, les spectacles de théâtre, le flamenco. Une touche de pittoresque aussi : Dali, qui possédait à Cadaqués une villa imposante et bien sûr extravagante, passait nous voir le soir accompagné de sa chérie… et nous insultait tous !
A l’époque, le Club Med c’était tout nouveau. La clientèle était triée sur le volet : médecins, avocats, ingénieurs, dirigeants d’entreprise, et provenait de différents pays d’Europe : des Italiens, des Allemands, des Belges qui avaient un appétit littéralement insatiable. La nourriture était exceptionnelle et l’ambiance formidable. Tout ça était gratuit pour moi et ma femme, cela nous a fait de superbes vacances pendant huit ans.
J’encadrais une équipe de moniteurs, souvent plus jeunes que moi. J’étais le caïd et j’ai tenu ce rôle plus d’une fois car tous n’avaient pas une hygiène de vie irréprochable, loin de là. Une année, les moniteurs de plongée, au nombre d’une dizaine, ont été recalés à l’examen médical qui était obligatoire tous les matins avant de partir en mer. Ils étaient dans un état d’épuisement. Tous avaient la vingtaine et profitaient de l’alcool à gogo, et des femmes qui cherchaient une aventure. Je me souviens d’un moniteur espagnol qui était couvert de suçons ! Plus tard, c’est lui qui m’a fait plonger dans les Pyrénées pour récupérer un spéléologue en perdition… Ce matin-là à Cadaqués, quand j’ai constaté que la plupart des moniteurs n’étaient pas aptes au service, je leur ai passé une soufflante. Je leur ai intimé l’ordre de se coucher tous les soirs à 22 heures. Au bout de quelques jours, leur tension étant redescendue aux environs de 12, le toubib a pu leur donner le feu vert.
J’organisais des sorties en mer six jours par semaine. Nous embarquions sur un bateau de luxe, avec une section de chasse sous-marine, un médecin, un chef de cuisine et des vins à profusion… Une fois par semaine, je proposais une plongée de nuit, vers 22 ou 23 heures. Nous emportions alors nos duvets pour dormir sur le sable ou de la caillasse. On échouait le bateau dans une crique, on dînait à la belle étoile, deux musiciens jouaient de la guitare. Le soir, je devais faire la loi pour empêcher ceux qui avaient trop bu d’aller plonger. L’alcool et la plongée, c’est mortel. Souvent les touristes que j’encadrais voulaient ramener un souvenir de leur plongée nocturne et j’ai dû plus d’une fois leur interdire de casser plus d’une branche de corail avec la marteline qu’ils portaient à la cheville.
A Cadaqués, j’ai croisé des personnalités étonnantes. Des femmes artistes, ce qui m’a valu d’être pris en photo pour des revues de plongée. Un jour, un de mes élèves me dit : « Je suis resté 25 jours à dériver dans une chaloupe dans le Pacifique. » C’était un jeune Anglais qui portait toujours une bouteille d’eau ; quand il nous avait raconté son histoire, on comprenait pourquoi. Une autre anecdote qui pourra surprendre : je m’étais fait un copain allemand, qui avait été SS, enrôlé à 17 ou 18 ans, et qui avait fait la bataille de Monte Cassino. Lui-même avait pour ami un architecte français qui, de son côté, avait combattu dans les Ardennes sous le commandement du maréchal de Lattre de Tassigny et était revenu de la guerre avec une grande balafre sur le ventre, à la suite d’une rafale de mitraillette reçue dans les combats en Forêt noire. Entre moniteurs de plongée et clients, les barrières sociales n’avaient plus cours et on s’échangeait facilement nos coordonnées. C’était l’euphorie. Nous avions pourtant affaire à des grands patrons, des commandants de bord, des présidents de tribunal, de grands avocats. Je me souviens d’un procureur de Paris qui s’autocritiquait après chaque remontée à la surface. Un moniteur le prenait par la joue : « Alors, on a encore fait des bêtises. »
Le matin, avant de prendre le service, je plongeais à 40 mètres, accompagné de quatre autres plongeurs pour la sécurité. Afin d’éviter les phénomènes de saturation il est fortement recommandé de ne rester à une telle profondeur que 10 minutes au maximum, mais ça dépend de la physiologie de chacun. C’est la même chose pour les paliers de sécurité à respecter qui peuvent être plus ou moins nombreux selon la façon dont réagit l’organisme. En fait, pour plonger sans risquer sa vie, il faut apprendre à bien se connaître. A titre personnel, j’ai fait un petit incident de décompression à Brest. J’avais monté et descendu tout au long de la journée. Mal de tête, courbatures. Je ne me doutais pas que c’était un incident de décompression, alors que j’ai vu des personnes en difficulté dans des caissons. L’incident m’est arrivé à Binic, en baie de Saint-Brieuc. Bain d’eau chaude dans la baignoire et prise d’aspirine. Quelques heures plus tard, c’était réglé.
A Cadaqués, le matériel de plongée de qualité qui était mis à disposition attirait parfois quelques imprudents qui produisaient des efforts violents en plongée au lendemain d’une nouba. Mais je n’ai pas connu d’accident grave parmi mes élèves. En revanche, le Club Med de Cadaqués qui possédait le seul caisson monoplace de décompression dans toute l’Espagne, construit par la Spirotechnique d’Air Liquide, a vu passer un touriste allemand qui avait plongé sur un autre site. Le caisson se présentait sous la forme d’un tube un peu conique, on y introduisait le blessé puis on reproduisait la pression qu’on peut trouver à moins neuf mètres, moins six mètres, moins trois mètres, afin de diminuer progressivement la bulle qui s’était formée dans le sang. La bulle, ça commence par les jambes puis ça remonte dans l’organisme. Si les poumons sont touchés, c’est la mort. Et pour le touriste allemand en question, il était déjà trop tard, nous n’avons pas pu le sauver.
J’ai arrêté le Club Méd en 1968 car l’entreprise avait commencé à recruter des moniteurs à temps plein qui encadraient la plongée en été et donnaient des cours de ski en hiver. Les centres de vacances s’étaient multipliés et, par la même occasion, démocratisés. Et de mon côté, isolé du reste du monde pendant un mois, baigné dans une ambiance de fête permanente, je commençais à perdre le fil des réalités. Donc, pour moi, la fin des années Club Med est arrivée au bon moment.
Pour autant, je n’ai pas renoncé à encadrer des centres de plongée sportive et récréative. En 1969, j’ai occupé le poste de directeur de la gestion et des sports au centre nautique Philippe-Joppé de Trébeurden. Puis j’ai dirigé les formations à la plongée sportive au club nautique de Banyuls, près de Perpignan, entre 1970 et 1974.
Dans le développement d’innovations techniques
Les étés passés au Club Med ne m’ont pas seulement permis de côtoyer la jet set, des peoples, des mannequins, les photographes de Paris Match. En juillet 1965, le club de Cadaqués a reçu Bill Slosky, un biologiste et photographe américain qui résidait aux îles Vierges. Durant son séjour, je lui servais de guide et il réalisait des photos sous-marines par 20 mètres de fond. Il se consacrait alors à l’écriture d’un livre sur la découverte en amateur des fonds marins et de la biomasse, les poissons, les crustacés. Nous en sommes venus à discuter de ce qui pourrait améliorer la vision sous l’eau. J’avais entendu parler par certaines relations des verres correcteurs scléraux créés par la marque Lissac, des coquilles qu’on plaçait sous les paupières pour ne pas perdre les lentilles de contact pendant les activités sportives. Avec Bill nous est venue l’idée d’appeler Lissac pour voir si on pouvait en faire quelque chose pour la plongée.
L’ingénieur en optique que nous avons rencontré chez Lissac était un vrai passionné lui aussi. Nous avons tenté de mettre au point un prototype. J’ai fait les essais en plongée. Le résultat sur le plan optique était formidable car si d’ordinaire l’eau a un effet grossissant, avec les verres on pouvait réduire la vision à une échelle un. Mais il y avait un problème : une bulle d’air se formait entre l’œil et la lentille et pouvait éclater sous l’effet de la pression. Des calculs mathématiques nous ont amenés à la conclusion que c’était dangereux. De plus, porter ces verres dans une eau froide était vraiment très douloureux au bout de quelques dizaines de minutes et je sortais de l’eau avec de sérieux maux de tête. Il me reste comme souvenir de cette aventure une photo où l’on me voit portant les lentilles en question ; elle a été reproduite à la page 187 du livre de Bill Slosky, Guide to the underwater, publié chez Sterling publishing company en 1966. La légende indique que je suis équipé de bug-eyed, en anglais « yeux exorbités » ou globuleux, et c’est vrai que ça me faisait des yeux de grenouille.
Dans un autre domaine, j’ai été associé aux travaux de mise au point d’un bateau appareillé pour la cueillette des algues laminaires (Lamineria Flexicolis). En 1966, en pratiquant la chasse sous-marine je fais la rencontre de Noël Bronnec, un ingénieur de Centrale qui travaille chez Dassault. Il a la trentaine comme moi. C’est un type brillant. Il réside à Paris mais rêve de vivre à Brest. J’intervenais alors sur les cargos d’AFO, la plus grosse affaire de réparation de bateaux marchands sinistrés en mer. Le directeur, un ingénieur des Arts et métiers, quittait sa place. J’en parle à Noël. Il pose sa candidature et obtient le poste, au prix d’un divorce car son épouse, qui a grandi dans le XVIème arrondissement, refuse de le suivre à Brest.
Noël Bronnec et moi, nous sommes venus à nous intéresser à la récolte des algues. Dans les années Soixante, on voyait, depuis la Pointe Saint-Mathieu jusqu’à Brignogan, des paysans-pêcheurs s’affairer sur l’estran à marée basse, coupant les laminaires à la faucille, leurs charrettes tirées par des chevaux de trait, une activité qui n’avait pas évolué depuis des générations. Une fois séchées sur les dunes, les laminaires servaient à la fabrication de teinture d’iode à destination des pharmacies ou encore d’alginates, des farines qui par leur propriété gélatineuse entrent dans la composition aussi bien des peintures que des glaces ou des yaourts. Sec, le goémon était acheté par les usines de traitement de l’Aber Wrac’h et Landerneau. Noël et moi, nous nous sommes passionnés pour le sujet, nous avons imaginé de moderniser les conditions de la récolte grâce aux nouveaux équipements de plongée. Mais quand nous en avons parlé aux goémoniers, Gast ! les gars ne voulaient pas améliorer quoi que ce soit. Alors nous nous sommes tournés vers la marine marchande qui s’occupait de l’activité de ramassage des algues sur les îles et nous avons trouvé là une meilleure écoute. L’idée consistait à plonger en scaphandre autonome, équipé d’un aspirateur pour ramener les algues sur le bateau. On s’est donc mis au boulot, payés par la marine marchande. On a mis au point un engin, type aspirateur hydraulique. Nos partenaires nous ont procuré un bateau d’une dizaine de mètres, construit selon nos plans. Les débits étaient relativement bons mais, hélas, ça coûtait cher au tonnage. Et puis il fallait rémunérer un plongeur le matin et un autre l’après-midi, dans des conditions de plongée pas toujours faciles. Le système était valable sur le plan technique mais trop onéreux. L’aventure, passionnante, a duré trois mois. Une autre technique s’est imposée, le scoubidou, système hydraulique à rotation qui offre de bons rendements mais qui présente l’inconvénient d’arracher le laminaire au lieu de le sectionner. Un bateau, un patron et un matelot qui restent à bord, c’est plus économique. C’est exactement la différence entre le casier et le chalut. On bousille tout notre écosystème marin, mais l’économie est reine.
L’ingénieur Noël Bronnec m’a également associé à la mise au point du premier appareil détendeur respiratoire à bouche. Il le faisait par passion. J’ai fait des démonstrations de ce prototype, notamment en piscine. Mais la Spirotechnique Cousteau-Gagnan s’est imposée dans le monde entier. Emile Gagnan, qui était l’inventeur du scaphandre autonome à détendeur de plongée, dès 1943, est resté dans l’ombre de Jacques-Yves Cousteau qui était un as de la communication. Aujourd’hui, il n’y a plus un seul fabricant de détendeur en France, une illustration parmi d’autres d’un recul scientifique et industriel.
Entre 1975 et 1978, j’ai moi-même collaboré avec la Spirotechnique, devenue une filiale d’Air Liquide, sur le site d’essai de l’île des Embiez près de Toulon, pour la mise au point de prototypes de scaphandres autonomes. J’ai également participé à plusieurs travaux de recherche de la Spirotechnique pour l’amélioration de combinaisons de plongée, sportives et professionnelles.
Dans un autre domaine, l’entreprise Kärcher, qui intervenait sur des chantiers de carénage, a voulu me recruter en Allemagne. Contacté par l’intermédiaire d’une société alsacienne spécialisée dans le commerce franco-allemand, la Société commerciale franco-rhénane (SOCOFREN), je me suis déplacé à Duisbourg en 1967. J’avais des idées pour les premiers kärchers. Ce n’était pas encore un nom commun. J’ai participé à des essais de machines, des pistolets de nettoyage sous-marin. A Brest, dans la Penfeld, Kärcher a expérimenté une brosse rotative pour enlever les algues sur les coques. A Duisbourg, je suis resté quatre jours, logé dans un cinq étoiles. En définitive, je n’ai pas accepté l’offre d’embauche de Kärcher mais vingt ans plus tard, j’ai retrouvé mon système en Norvège. Les améliorations avaient été spectaculaires. Dans les années 70, une pression de 100 bars sur une machine c’était déjà énorme. Maintenant on est à 1000 bars de pression.
Comment j’ai sauvé une expédition scientifique en Terres australes
Dans le cadre d’une mission du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), j’ai vécu quatre mois en Terres australes, aux Kerguelen et aux îles Crozet, entre octobre 1962 et février 1963. Ce fut une véritable aventure, y compris sur le plan financier car avant de partir aux antipodes, j’ai été détaché sans salaire aux Travaux maritimes… pendant quatre mois ! Et en plus il fallait que je paie mon voyage en avion pour rejoindre La Réunion d’où appareillait le navire. Le coût du billet correspondait à 3 000 euros d’aujourd’hui.
Aux Kerguelen, la France avait implanté une base scientifique sur le site de Port-aux-Français depuis 1950. Quand je suis arrivé, une trentaine de personnes s’y relayaient en permanence, des scientifiques et des gars en charge de la logistique. Il y avait aussi 60 à 70 marins de la Royale, de passage. Les événements de la Seconde Guerre mondiale avaient convaincu les autorités de l’importance d’une présence humaine permanente. Au début de la Seconde Guerre mondiale, les sous-marins allemands mouillaient aux Kerguelen et s’y planquaient. Tels des pirates, ils sortaient quand il y avait un navire allié dans les parages.
L’ambiance aux Kerguelen était chouette. A mon arrivée la nourriture était top, avec un cuistot remarquable. Mais, hélas, celui qui est venu le remplacer dès le début de ma mission était nul. Beaucoup disaient : « Il sait juste ouvrir les boîtes. » Je n’ai quasiment rien mangé de frais pendant quatre mois. A mon retour, j’ai déclenché une sorte d’ulcère à l’estomac. J’ai été hospitalisé pour éliminer ce qui risquait de se transformer en cancer.
Pour améliorer l’ordinaire, Il y avait des moutons sur une île, des rennes sur une autre, des espèces qui avaient toutes été importées par l’Homme. Pour se nourrir, il fallait souvent les abattre au fusil car ils étaient sauvages. Parfois, sur l’île aux moutons, j’en attrapais quelques-uns comme au rugby, par un placage.
J’ai goûté des viandes exotiques. Le pingouin, ce n’est pas mauvais, mais le phoque, ce n’est pas fameux, et l’éléphant de mer ce n’est vraiment pas bon. Quant à l’albatros c’est carrément infect parce que cet oiseau-là ne mange que de la pourriture à la surface de la mer.
En Terres australes, au bout de deux mois on sait tout de la vie de ceux qui restent là un an. Je dormais dans la même casemate qu’un prêtre ouvrier. Pendant la Seconde Guerre mondiale il avait été officier dans l’armée du général de Lattre de Tassigny. Avant d’entrer dans la prêtrise, il était marié. Un jour, en pleine guerre, il reçoit un message : sa femme et son bébé sont morts. Alors il s’est réfugié dans la religion et est devenu prêtre. Aux Kerguelen, il avait remplacé un autre prêtre ouvrier, Marius, originaire de Penmarc’h, qui était plutôt mal considéré par les gars de la base. Parmi les autres personnes avec lesquelles j’ai pu sympathiser, je me souviens de ce soldat de carrière qui faisait partie du contingent militaire de la mission. Il m’a raconté comment il avait été parachuté en Chine en 1947 pour calmer un général chinois qui travaillait déjà avec les Viêt Minh.
Pour en venir à ce qui avait justifié ma venue en Terres australes, j’ai été parmi les tout premiers à plonger dans les parages de l’Antarctique. En 1962/63, la côte des Kerguelen n’était pas encore complètement répertoriée et la faune comme la flore sous-marines restaient largement méconnues. Chaque jour, un hélicoptère me déposait sur zone, accompagné d’un biologiste de la station de Roscoff, Paul Grua, avec qui j’avais préparé la mission avant de quitter la Bretagne. Notre boulot, c’était d’inventorier la biomasse entre zéro et 20 mètres de profondeur. J’allais plonger seul, sans aucune intervention pratique de la part du biologiste.
La plongée présentait certains risques liés à la faune marine. Parfois un léopard de mer ou un éléphant de mer me faisait face en montrant ses crocs. L’un et l’autre ouvraient grand leur mâchoire. Au départ, je ne m’attendais pas forcément à me trouver dans l’eau nez à nez avec autant d’éléphants de mer. En ce temps-là, les scientifiques ne savaient pas encore qu’il était possible de plonger jusqu’à 300 mètres et rester 20 minutes sous l’eau. Je tenais mon poignard dans une main, prêt à l’utiliser pour me défendre. A Crozet, des orques patrouillaient à quelques mètres de moi.
La température de l’eau oscillait entre 2 et 4°C. Toutes mes plongées, je les ai effectuées avec un équipement qui était constitué d’une combinaison en néoprène classique, d’un gilet découpé dans une vareuse, de moufles et de bottillons, d’une bouteille en alu contenant trois mètres cubes d’air comprimé avec détendeur Mistral ou détendeur à bouche Cristal. J’ai plongé quasiment tous les jours, le plus souvent à la demande de Paul Grua pour un inventaire de la biomasse. Toutefois, cette mission de quatre mois m’a également valu plusieurs plongées qui n’étaient pas programmées. Et cela dès mon arrivée.
En octobre 1962, après une première plongée à des fins d’inventaire de la biomasse, j’apprends que le Gallieni, notre navire, un cargo mixte un peu lent puisqu’il n’avançait qu’à dix nœuds, se trouve dans une situation délicate. Engagé dans une manœuvre délicate qui consistait à déplacer le mouillage par suite de vents violents, il vient de perdre son ancre et ses 300 mètres de chaîne. Le guindeau, c’est-à-dire le treuil qui sert à descendre et monter l’ancre, s’était emballé et il avait été impossible de maîtriser la chaîne. C’était une catastrophe puisque la sécurité du bateau et de son équipage ne dépendait que d’un seul mouillage. On me dit qu’il est question que le Gallieni nous quitte pour mettre le cap sur Diego-Suarez au nord de Madagascar afin de récupérer un second mouillage, mais cette option impliquerait un aller et retour de plus d’un mois, donc de graves perturbations dans le ravitaillement des îles. Le commandement de la mission me sollicite pour effectuer la recherche de l’ancre et de ses 300 mètres de chaîne, approximativement par 25 mètres de fond. Les réserves sont grandes quant aux chances de réussite mais le commandant du navire me donne des assurances sur la zone de la perte. J’organise l’intervention. Remorquage prévu avec un cordage solide, une gueuse de 30 kilos et un pendeur, le tout embarqué sur la vedette du bord et accompagné de marins compétents. Nous évoluons à une vitesse de deux à quatre nœuds suivant la visibilité. Par chance il fait soleil et il y a peu de vent, comme un beau jour d’hiver en Bretagne… mais c’est l’été austral. Je m’habille d’un néoprène et d’un gilet Tarzan et j’embarque sur la vedette du Gallieni avec deux bouteilles chargées entre 150 et 200 bars. 100 bars, c’est l’équivalent d’un mètre cube d’air comprimé, ce qui donne une autonomie de plongée variable selon la profondeur. L’air comprimé, avec des détendeurs classiques, peut être utilisé jusqu’à 60 mètres par des plongeurs bien formés. Sur la zone de recherche je plonge sur le pendeur. La mer est glacée mais miracle, la visibilité, très bonne, est d’environ 20 mètres. En quelques secondes je me trouve à quatre ou cinq mètres du fond, constitué d’un sable volcanique gris. Des macrocystis, ces algues brunes de la famille des laminaires qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de mètres, tentent de m’enlacer, parfois un éléphant de mer fait face en montrant ses crocs et s’enfouit devant cette grenouille géante… La recherche continue, le courant froid m’engourdit, mais rien à signaler. La réserve d’air n’est pas loin d’être épuisée, mes lèvres brûlent et gonflent, le détendeur Cristal à bouche protège très peu. Mais soudain, devant moi, la chaîne apparaît sur trois à quatre mètres, ensablée pour moitié, voire plus, comme digérée par le sable qui s’était mis en mouvement pendant le coup de tabac somme toute classique dans ce secteur. J’étale, j’amarre très vite la touline en attente après la gueuse, les gars sur la vedette ont bien compris et font marche arrière en quelques secondes. Ouf ! Il ne reste plus qu’à descendre un câble d’acier et à maniller la chaîne après m’être équipé d’une nouvelle bouteille. Je n’ai qu’une hâte, prendre une douche très chaude. Après une attente due à la pose d’une bouée de repérage, je retrouve le Galliéni, où je récupère physiquement… sauf mes lèvres. Mais avec l’entraînement, tout va bien après 24 heures de repos.
L’épilogue ne fut pas des plus faciles pour l’ancre et sa chaîne. Notre Gallieni se déplaça rapidement sur les lieux mais la récupération ne put se faire qu’en plusieurs étapes car le matériel était peu adapté à la situation. L’amarrage que j’avais réalisé se situait au milieu du mouillage, soit 150 mètres environ. Il occupa le bosco et son équipage près d’une journée. Mais avec un peu de chance ce fut une belle opération à laquelle je pris ma part. Un article paru dans la revue de l’AMAPOF, l’Amicale des missions australes et polaires françaises, relate l’histoire de ce quasi-sauvetage de la mission auquel j’ai pu, de façon inattendue, apporter ma pierre.
Monsieur Rolland, l’administrateur du CNRS qui dirigeait la mission, me félicita et mit en boîte le commandant Billaud pour le coût de la gratification qu’il m’avait attribuée car Monsieur Rolland la trouvait un peu chiche. La prime que j’avais reçue du commandant se montait à 3 000 francs de l’époque… mais j’avais dû emprunter pas moins de 40 000 francs à un ami puisque le CNRS ne me versa mes premiers salaires que trois mois après mon départ de Roscoff. Déjà des carences dans l’administration… L’exploit de la récupération de la chaîne d’ancre contribua également à l’amélioration de mon confort quand il s’est agi de rentrer sur La Réunion. A l’aller, j’avais voyagé dans la cale. Les chambres n’offraient que huit places dont une était occupée par le biologiste Grua. Au retour, j’ai exigé de disposer d’une chambre et je l’ai obtenue.
En novembre, nouvel incident inattendu. Le Gallieni vient de nous amener à l’archipel de Crozet, sur l’île de la Possession. Après une première descente à terre avec quelques chercheurs, pendant le déjeuner à bord on me signale que du matériel en cours de débarquement, une caisse, est tombée à la mer, verticalement, au pied de la roche utilisée comme quai et terre-plein. Par VHF on me demande de la récupérer, en m’indiquant une profondeur d’eau de cinq mètres environ et une très bonne visibilité. Je m’habille, confiant et optimiste, d’une tenue en néoprène modèle 60 et je prévois une intervention en apnée qui ne devrait poser aucune difficulté car je m’entraînais régulièrement en Bretagne, été comme hiver. L’hélico Alouette 2 me dépose à quelques mètres de la plateforme, une houle légère balance gentiment la portière. Les manœuvres réunionnais s’affairent à débarquer du matériel. L’un d’eux me confie un « bout » afin de ligaturer la caisse. Sans hésiter, je saute à l’eau. Surprise, celle-ci est vraiment glacée ! Mes lèvres brûlent puis gonflent, ma respiration s’accélère. Je repère la fameuse caisse, je plonge pour passer le « bout » dessous avant de nouer. Deuxième surprise, impossible de bouger la caisse ! Je remonte à la surface pour reprendre mon souffle, puis je recommence. Même résultat ! A la limite de l’essoufflement, je n’insiste pas et j’examine la caisse pour trouver une solution. A la troisième apnée je la renverse de toutes mes forces afin qu’elle s’applique à 45 degrés sur la paroi verticale rocheuse. Ouf ! cette fois c’est bon. Je remonte avant une quatrième apnée. Le « bout » tenu par un manœuvre, je ceinture cette mystérieuse caisse plombée. L’amarrage tient et l’objet, remonté par trois Réunionnais, fait surface non sans difficultés. Je m’aperçois que des orques patrouillent à quelques mètres…
Grelottant mais heureux de l’aboutissement, je rejoins en hélico le Gallieni. Après une bonne douche très chaude, tout va bien. J’apprends bientôt que j’ai sauvé la mission du professeur Alfred Faure, le météorologue qui dirige alors sa seconde campagne d’été aux fins d’installer une base permanente à Crozet. D’ailleurs, la base, construite à partir de la fin1963 sur la côte orientale de l’île de la Possession, à l’abri des vents d’ouest dominants, porte son nom depuis 1969. La mission à laquelle j’ai pris part consistait principalement à monter une antenne radio sur l’île. La caisse qui était tombée à l’eau, très solide mais peu fonctionnelle, contenait du matériel qui n’était certes pas d’une haute valeur technologique mais n’en était pas moins stratégique puisqu’il y avait là-dedans 40 kilos de boulons et d’écrous indispensables au montage de l’antenne ! L’incident était arrivé parce qu’au moment du débarquement, les manœuvres réunionnais s’étaient fait houspiller. « Dépêchez-vous ! » leur avait-on ordonné à cause des mouvements de balancier dus à la houle plus ou moins forte. La caisse n’avait pas été conçue pour un transport manuel dans des conditions périlleuses et arriva ce qui devait arriver…
La mission en Terres australes m’a également conduit à devoir répondre à une requête d’ordre militaire. La chaîne de commandement connaissait mon expérience en matière de recherche de mines en milieu marin, aussi me demanda-t-on si j’acceptais d’effectuer une recherche de mines qui auraient pu être posées pendant la Seconde guerre mondiale. Trois « corsaires » allemands qui sillonnaient l’Océan indien venaient se cacher du côté des Kerguelen, c’est pourquoi en 1941 la marine anglo-australienne avait envoyé sur zone un navire chargé de poser des mines classiques. Il s’agissait donc de piéger la Kriegsmarine. Mais le navire en question, l’Australia, disparut corps et biens sans qu’on ne sût jamais s’il avait pu accomplir sa mission. La vedette du Gallieni me conduit sur le secteur à inspecter. Ce jour-là, la mer est tranquille et la visibilité bonne. Me voici dans l’eau par 20 à 30 mètres de fond, tenant le cordage du pendeur et me déplaçant dans le quadrillage prévu. Là, j’ai pu observer des macrocystis magnifiques et croiser de temps en temps un éléphant de mer qui me faisait face. Mais de mine, point. Arrivé sur la réserve, je suis remonté après une quarantaine de minutes.
A mon retour de mission, j’ai rencontré Paul-Emile Victor à sa demande. C’était à Paris dans les locaux du CNEXO, l’organisme scientifique qui a précédé Ifremer. Tout de suite il m’a mis à l’aise : « Appelle-moi Paul ». Lui aussi, c’était une forte tête. Il avait demandé à me voir dans le but de me recruter : « Alors tu viens avec nous ? On compte sur toi pour l’Antarctique. » Mais ce qu’il me promettait, c’était une vie d’aventure, sans attaches. Si j’avais été célibataire, je lui aurais probablement répondu oui mais en 1963, j’avais une épouse et trois jeunes enfants.
De la rade de Brest à l’Indonésie : appelé aux quatre coins de la planète et sur toutes sortes de chantiers
Mes premières interventions sous-marines, je les dois à la rade de Brest. Et tout au long de ma carrière, je n’ai jamais cessé d’y intervenir, à la demande des autorités militaires ou civiles aussi bien que de certains organismes professionnels.
J’ai plongé à la demande des ostréiculteurs de la rade de Brest, à partir de 1960 et pendant plus de 25 ans. D’abord pour la SCOBN, une coopérative d’ostréiculteurs qui a eu le droit de semer des naissains sur 200 hectares. Le siège était au Passage à Kerhuon. Un peu plus tard, j’ai plongé pour la SCORB, la Société coopérative des ostréiculteurs de la rade de Brest, qui s’était créée un peu après la SCOBN. J’ai plongé pour eux entre le port de Keraliou et le Moulin Blanc. Le Gall, le président, était installé au port du Tinduff à Plougastel-Daoulas, où se trouve l’écloserie. Le siège de la SCORB se trouvait à Keraliou, toujours dans la presqu’île de Plougastel. Cette seconde coopérative, que je trouvais plus efficace que la SCOBN, a ensemencé un site de 200 ha dans la rade de Brest, ainsi qu’un autre site à Binic dans les Côtes d’Armor. C’est à cette occasion que j’ai connu Hervé Grall, le directeur de la SCORB, avant qu’il participe à la création d’Océanopolis. D’ailleurs, j’ai plongé pour les travaux de construction de l’équipement. Je connaissais bien la mère d’Hervé Grall qui tenait le secrétariat du comité local des pêches et était connue comme le « loup blanc » sur le port de Brest.
Pour plonger, j’étais accompagné de pêcheurs qui avaient un drôle de régime car ils buvaient un litre de rouge par jour.
Si je travaillais pour les ostréiculteurs, c’était parce qu’avec l’aide de scientifiques, ils avaient mis au point un nouveau procédé d’élevage en eaux profondes, en température négative. Je plongeais pour les conseiller, pour l’élevage mais aussi pour la pêche. J’ai participé à la mise au point de dragues mais ces engins-là sont ravageurs.
Du fait de mes activités, à la maison nous mangions des huîtres très souvent. Quand j’étais invité chez des amis, j’arrivais avec une bourriche d’une centaine d’huîtres de taille 2… que je devais souvent ouvrir. Des huîtres plates car c’est ce qu’on trouvait en rade de Brest en ce temps-là. Mais l’huître plate a disparu à une vitesse fulgurante à la suite de deux épisodes d’épizootie en 1968 puis en 1974. En quinze jours, j’ai vu disparaître 25% des bancs. D’où les huîtres creuses aujourd’hui.
J’ai plongé sur bien d’autres sites en Bretagne. Sur des écluses, en particulier sur le barrage de la Rance à St-Malo. A Audierne, je suis intervenu sur le chantier de construction de la grande cale, sollicité par l’Equipement.
Toujours en Bretagne, j’ai plongé à de multiples occasions à la demande des Phares et Balises. Pour des visites annuelles des phares en mer afin de contrôler l’état des fondations immergées. J’inspectais les assises fixées sur de la roche par des maçonneries en ciment à prise rapide d’une manière classique, il s’agissait d’en vérifier la netteté. En fait, ce qui fait tenir les phares, c’est principalement la répartition de la masse au rez-de-chaussée. Mais malheur s’il y a un déchaussement à la suite d’une incompétence ou d’un oubli dans la construction. En même temps, mes visites avaient une vertu psychologique car elles rompaient la solitude des gardiens.
La Marine et la sécurité maritime m’ont requis, de jour comme de nuit, pour de nombreuses interventions d’urgence sur des cargos qu’il fallait dérouter sur le port de Brest. Les causes étaient multiples : voie d’eau, accrochage sur un rocher, hélice défectueuse, corrosion avancée, etc
La Bretagne m’a aussi apporté des terrains d’intervention saugrenus, comme cette fois où j’ai été appelé à la rescousse par la Sill, l’entreprise de fabrication de produits laitiers, sur son site de production de Plouvien. C’était au tournant des années 70/80. Au petit matin, je me suis retrouvé à devoir plonger tout au fond d’une immense cuve de lait caillé. Pour brasser le lait, la cuve était équipée d’un rouleau doté de lames de 40 à 50 centimètres, tranchantes comme un rasoir. Les lames avaient cassé et les morceaux se trouvaient dans trois à quatre mètres de mélasse. Je n’avais jamais plongé dans un milieu pareil et j’ai pensé que mon détendeur ne fonctionnerait pas. En définitive, j’ai réussi à extraire les débris de lames. Quand je suis ressorti de la cuve, il a fallu me nettoyer au karcher. Je suis rentré chez moi avec deux énormes fromages. J’en ai distribué le lundi matin aux copains.
Plus étonnant encore, j’ai plongé dans les piscines de centrales nucléaires. En Bretagne toujours. C’était en novembre 1966 dans la centrale de Brennilis, qui est désaffectée depuis longtemps. Mais aussi dans la centrale nucléaire de Gravelines, dans le Nord. C’était en 1985 ou 1986, à la suite d’un sinistre consécutif à des erreurs humaines. Gravelines était alors la plus grande centrale nucléaire d’Europe. La piscine avait bougé de plusieurs centimètres… J’ai été reçu par l’architecte qui avait conçu les engins de manutention. Il a ouvert un plan grand format et m’a parlé comme si j’étais sur place depuis des semaines. Je lui ai dit : « Je viens d’arriver. » Je suis resté trois jours. J’ai effectué plus de six heures de plongée dans une eau glacée – on était en novembre – au cours desquelles j’ai opéré des réglages sur les rails de circulation des chariots au fond de la piscine. Pour expliquer l’arrêt inopiné de la centrale, j’ai formulé une hypothèse. Le système américain de refroidissement des cartouches avait été abandonné pour un système français qui était, paraît-il, meilleur. Or, ça fonctionnait moins bien. Les cartouches se sont retrouvées en surchauffe, d’où un mouvement de la piscine et un déplacement des rails de circulation qui ont conduit à l’arrêt des réacteurs. J’ai fait un compte-rendu d’une page mais la vérité ne pouvait pas être dite car l’administration était intouchable. Pour l’anecdote, à Gravelines, j’ai vu des élevages de bars, alimentés par l’eau à 20° C de la centrale.
J’ai effectué de nombreuses missions à l’étranger. Mon record : deux fois deux mois, et quatre mois aux Kerguelen et à Crozet. Je me suis déplacé dans le Golfe persique, plusieurs fois. J’ai été missionné au Brésil, à Fortaleza précisément, la grande ville portuaire du Nordeste. C’était en 1966. Le sénateur-maire de Tahiti m’avait requis afin d’expertiser un cargo qu’il envisageait d’acheter pour la Polynésie. J’ai constaté que l’intérieur était en piteux état et qu’une réparation était peu envisageable car les équipements sur place n’étaient pas au niveau. Au retour, j’ai fait mon rapport et l’achat n’a pas eu lieu.
Je suis aussi allé en Indonésie, toujours pour le travail. C’était en 1987/88. Le voyage n’a pas été de tout repos car à l’aller, l’avion a été détourné sur Amman en Jordanie en raison d’une alerte à la bombe. A Orly déjà, il avait fallu patienter cinq ou six heures. A l’embarquement, il n’y avait que des hommes, des cadres, des ouvriers ou des marins de la marchande. A Amann, j’ai eu un souci au contrôle de sécurité. J’avais laissé mon cran d’arrêt, que je porte toujours sur moi quand je me déplace, dans une sacoche de cuir. La police découvre le cran d’arrêt. Elle déboîte mon appareil photo, un Canon. Pour ne pas rater ma correspondance, j’ai fait une blague sur les Palestiniens que les Jordaniens ne peuvent pas sentir. En Indonésie, j’ai constaté que les autochtones avaient une aversion pour les Chinois. Il faut savoir ruser pour passer entre les mailles du filet.
Expert auprès des cours d’appel et du Lloyd’s of London
En 1962, je prête serment devant la Cour d’appel de Rennes pour devenir expert assermenté, à la suite de requêtes insistantes d’administrations et d’entreprises privées. La diversité de mes théâtres d’intervention pouvait l’expliquer. J’acceptais de plonger jusqu’à 60 mètres, exceptionnellement 80 mètres. J’avais déjà travaillé pour le compte de différentes administrations françaises (Equipement, Arsenal, Ifremer…). L’inconvénient du métier de scaphandrier, c’est qu’on ne voit pas le travail puisque c’est sous l’eau. Que le résultat soit parfait ou qu’on ait rendu un travail médiocre, ça ne s’identifie pas. Mais cela n’est pas sans conséquences. Il m’est arrivé de faire évincer des « pieds-lourds » qui n’étaient pas au niveau requis : à Camaret, au Conquet et du côté de Penmarc’h.
Inspecter les travaux réalisés, j’ai longtemps été le seul à le faire en qualité d’expert auprès de la Cour d’appel de Rennes puis auprès de toutes les cours d’appel de France. Ce label de qualité, en quelque sorte, faisait que les sociétés me sollicitaient pour vérifier la qualité et la sécurité, dans le transport maritime et le secteur des travaux publics. Je suis intervenu dans bien des endroits en France mais aussi à l’étranger.
Je me suis déplacé en Norvège sur une plateforme pétrolière, l’Alexander L. Kielland, qui s’était retournée en pleine mer. La catastrophe est survenue le 27 mars 1980 sur le champ pétrolifère d’Ekofisk en mer du Nord. Il y a eu 123 morts tandis que 89 personnes ont été sauvées. J’ai été missionné par la Cour d’appel de Versailles, sur la base d’une convention internationale. L’exploitant norvégien avait mis en cause le fabricant français de la plateforme, construite à Dunkerque. L’enjeu était moral, judiciaire mais aussi financier. Qui allait payer les indemnités aux 123 familles ? J’ai constaté la rupture d’un des cinq pieds, ce qui avait conduit au basculement de la structure à 45° en une vingtaine de minutes. La commission d’enquête a effectivement conclu à un accident mécanique mais aussi à un défaut de maintenance par la compagnie pétrolière, une absence d’exercices de sauvetage et un manque d’équipements de secours.
En ma qualité d’expert assermenté par la justice française, la compagnie d’assurance Lloyd’s de Londres, spécialiste du domaine maritime, m’a sollicité plusieurs fois.
En 1980, un cargo danois tout neuf, La Vénus, venant de Malte, avait chargé des cendres d’oxyde de zinc à Bilbao. En remontant vers la Manche, entre la pointe St-Mathieu et l’anse de Camaret il explose au passage du sémaphore. Aujourd’hui l’épave se trouve toujours là par 40 mètres de fond. Le bateau s’est ouvert comme une fermeture-éclair ! Il y a eu plusieurs morts. Après le naufrage, la Lloyd’s de Londres m’a demandé d’aller voir. Le cargo avait coulé à la verticale mais il m’a fallu trois mois pour le trouver ! Pourquoi ? Tous les repérages officiels étaient faux. L’épave était à 700 mètres de l’endroit où elle était supposée se trouver. A la pointe du Finistère, il faisait un temps de cochon, j’ai dû patienter des semaines. Un gars du sémaphore m’a conseillé de prospecter les parages. Un courtier de l’armateur danois, qui était à Brest, me sollicitait. Par son intermédiaire, j’ai loué un bateau de pêche au Conquet dont le patron m’avait dit qu’il savait où se trouvait le cargo, mais c’était faux. J’ai fait appel plusieurs fois à des plongeurs de la gendarmerie maritime mais nos plongées ne donnaient rien. Un matin, alors que j’échangeais avec le gardien de phare de Saint-Mathieu, j’entends à la VHF un dragueur de mines qui dit « affirmatif ». Le navire était équipé d’un sonar. Je demande au commandant si ça ne le dérangerait pas de chercher l’épave du cargo. « Affirmatif » me répond-il. Et c’est le faisceau de détection du sonar qui l’a trouvé. Le commandant m’a prêté deux plongeurs pour m’accompagner. Dans l’eau il y avait déjà plein de poissons dans l’épave, des lieux, des vieilles. Dans la fosse du bateau, j’ai constaté que l’explosion l’avait ouvert de chaque côté. J’avais appris qu’il était interdit de déplacer des cendres d’oxyde de zinc en vrac, la réglementation obligeait à les mettre en sac. Je suis allé partout, aux machines, j’ai fait un constat entier du bateau. A l’évidence, les cendres d’oxyde de zinc n’avaient pas été chargées correctement. Quand l’oxyde de zinc s’échauffe, il dégage de l’hydrogène et c’est ce qui avait causé l’explosion. J’ai fait mon rapport. Qui était responsable ? L’armateur.
A 67 ans j’ai écrit à la Justice que je souhaitais mettre un terme à mes fonctions d’expert auprès des cours d’appel en France. On ne m’a plus sollicité mais je n’ai même pas reçu un accusé de réception.
Corruption et combines sous la surface
Les entorses à la morale publique et au droit en vigueur existent sous le niveau de la mer aussi bien que sur le plancher des vaches. Et bien sûr, en plus de 40 années d’activité professionnelle, j’en ai vu passer.
Vers 1978, je reçois la visite de trois plongeurs à mon domicile. Je connaissais bien l’un d’entre eux qui avait été mon élève. Ils sont employés en tant qu’ouvriers scaphandriers et constatent des malfaçons dans les travaux qu’ils réalisent sur le chantier de la cale d’Audierne. C’est une entreprise de Marseille, sous-traitant de la Sogetram, qui a décroché l’appel d’offres. D’après eux, les conditions de travail sont mauvaises et la supervision déplorable car le chef de chantier est incompétent. Intrigué, je me déplace donc à Audierne et, me présentant comme expert assermenté par les autorités judiciaires, je propose à l’ingénieur de visiter le chantier. Il refuse tout net mon intervention.
Coïncidence, je travaillais à la même époque sur un autre chantier pour l’ingénieur en chef régional de l’Equipement, le supérieur hiérarchique de celui qui m’avait éconduit. Je l’informe de cette affaire et il me donne son feu vert pour réaliser une inspection. Un dimanche, je plonge et ne peux que confirmer la catastrophe. Mon compte-rendu est vite rédigé et livré.
Dès le mardi, je vois arriver chez moi l’ingénieur qui dirigeait l’entreprise de Marseille. Il souhaite m’interroger sur mon expertise de la cale. Je lui montre les photos sous-marines que j’ai faites du chantier et les malfaçons évidentes. « Qu’avez-vous comme voiture ? » me demande-t-il. Et il me propose de remplacer ma Peugeot 504 par un modèle flambant neuf en échange des photos. Je l’ai mis à la porte sans délai. J’ai su par la suite que la maison de l’ingénieur qui opérait à Audierne avait été payée par la société marseillaise. D’ailleurs tout le monde le savait à Audierne mais j’ignore s’il n’a jamais été inquiété. Dans l’administration, on sait rester discret. Pour conclure, à la suite de mon rapport d’inspection l’exécution de la cale a duré sept à huit mois, un retard qui a coûté très cher à l’entreprise de Marseille.
Je travaillais régulièrement comme expert pour le Lloyd’s. Ce jour-là, ils me demandent de me déplacer aux Sables d’Olonne. Une grue géante, une « Big » capable de soulever 200 tonnes, a coulé au milieu du golfe de Gascogne. Le commandant du remorqueur nantais qui le convoyait de l’Espagne vers Nantes déclare qu’il pense qu’un sous-marin a cogné la coque et que la voie d’eau ainsi créée aurait retourné la grue. J’appelle la boîte de remorquage nantaise pour qu’elle mette à ma disposition un bateau et deux ou trois plongeurs mais elle ne me répond pas. Je loue donc un chalutier aux Sables d’Olonne et demande au club local de plongée si deux plongeurs pourraient m’accompagner. Chose faite, nous nous rendons sur le site distant d’une centaine de kilomètres, un endroit où le fond est très plat. Il fait beau mais froid. A 40 mètres de profondeur, mon temps de plongée est limité à 15 minutes. Les plongeurs qui m’accompagnent font le premier repérage et me confirment la présence de la « Big ». J’y vais. L’eau est trouble, la visibilité n’excède pas les deux mètres. Mais bientôt j’aperçois la flèche de la grue. Elle est bien à plat, mais je constate rapidement qu’il n’y a aucun signe d’impact, c’est un simple retournement sans intervention extérieure, il n’y a eu aucun obstacle, donc l’erreur incombe entièrement au remorqueur. Lors de l’accident, il faisait beau mais sans doute avançait-il trop vite, la « Big » aura zigzagué et sera partie de travers avant d’enfourner puis de couler. Mission accomplie, je donne une gratification aux plongeurs et j’envoie les dessins de mon rapport au siège du Lloyd’s à Londres, auxquels je joins mes honoraires. J’apprendrai plus tard que j’aurais pu leur réclamer bien davantage tant je leur ai fait économiser de l’argent. Les marins du remorqueur quant à eux, qui savaient qu’ils étaient en tort, n’ont pas eu un mot de réserve. Pour autant, la société de remorquage a tenté de changer d’assureur mais l’imbécile qui s’en est chargé s’est adressé à une filiale du Lloyd’s !
A l’initiative du syndicat des plongeurs professionnels en France et de leur reconnaissance par l’Etat
Quand je suis entré dans le métier et longtemps encore après mes débuts, on nous appelait « ouvrier-scaphandrier » ou « technicien-scaphandrier ». Il n’y avait pas de véritable statut. Nous étions assimilés au secteur du bâtiment et des travaux publics par l’entremise d’une convention au contenu très vague. Ma situation était ambiguë : salarié en bureau d’études… mais scaphandrier. Les plongées dans un premier temps, c’était sans papier, sur un engagement oral et moral. On me disait : « Monsieur Tanguy, on a besoin de vous à midi. »
Ce n’était pas une situation acceptable. Aussi, à partir de 1969 j’ai pris l’initiative de réunir les plongeurs professionnels pour défendre la profession et c’est ainsi qu’est né en 1972 le Syndicat national des travailleurs sous-marins, dont j’ai occupé la présidence jusqu’en 1976. L’objectif affiché était d’obtenir que le travail sous-marin ait sa propre convention collective. Dès le départ, nous étions 250 plongeurs. Nous avions trouvé un slogan pour recruter : « Plongeurs, ne plongez plus à tombeau ouvert ! » Aussi étonnant que cela puisse paraître, le syndicat s’est créé en collaboration avec le syndicat patronal, dont le président, du nom de Calléja, était un copain d’Alain Delon, ainsi qu’avec le patron d’une boîte du Havre, la SETRAMIN, un colonel de réserve qui était fan de plongée… sans la pratiquer. Je me suis fait conseiller par des juristes. Je suis un manuel qui est devenu intellectuel, d’abord par la force des choses car j’étais un garçon aventureux et j’avais du mal avec la législation.
La reconnaissance du métier de scaphandrier, nous l’avons obtenue au prix de multiples réunions à Paris, y compris le dimanche. Mais c’était enthousiasmant car nous partions, pour ainsi dire, d’une feuille blanche. Je me rappelle avec plaisir de ceux que j’ai côtoyés dans ces moments-là : Armela et Poupel, Riffaud aussi, l’ancien commandant des commandos de Saint-Mandrier, qui était alors le directeur du CNEXO et qui aidait bien. Les réunions avec les autorités politiques se tenaient au ministère du Travail, précédées de réunions préparatoires au CNEXO. L’administration du ministère du Travail a fait traîner les choses puis, à la faveur d’un changement de gouvernement, en 15 jours c’était réglé. En 1974, nous avons enfin obtenu la reconnaissance officielle du métier en France, par un arrêté.
La reconnaissance de la profession par les donneurs d’ordre et les pouvoirs publics s’est aussi concrétisée par la création d’un organisme de formation dédié : l’Institut national de plongée professionnelle (INPP). Cette école a ouvert en 1982 mais il en était question dès le milieu des années 70. L’INPP aurait dû s’installer en Bretagne, à Brest. Avec les représentants du patronat nous avions rencontré le maire de l’époque, Eugène Berest. Tous les acteurs professionnels voulaient Brest, y compris les entreprises concernées, au nombre d’une dizaine. Mais la création a été actée à Marseille en 1982 par un décret du Premier ministre. Les professionnels ont protesté mais il était trop tard, c’était signé. L’Institut national de la plongée s’est donc installé à Marseille, à l’école de la Pointe Rouge, près de la falaise. C’était un organisme unique au monde. Mais l’encadrement de la formation a été problématique car pour trouver des moniteurs, il n’y avait que des retraités de la Marine de Toulon. La mentalité était militaire : suradministration, oisiveté. J’étais administrateur, mais les comptes étaient toujours secrets. L’institut a rapidement souffert d’un fort déficit, d’où sa fermeture en juin 2023 et sa liquidation judiciaire.
Une hygiène de vie irréprochable pour une santé physique toujours au top
La guerre et les restrictions m’ont endurci physiquement et moralement. Enfant, je n’aimais pas les choux-fleurs, ni les patates. Pendant trois jours, ma mère m’a resservi mon assiette de choux-fleurs et il a bien fallu que je fasse avec.
Dès que j’ai su nager correctement, je me suis trouvé très à l’aise sous l’eau, même sans lunettes. Mais l’aptitude physique naturelle ne suffit pas si le plongeur professionnel ne s’astreint pas à une hygiène de vie qui lui permettra de l’entretenir. Je l’ai toujours su. J’ai été sportif toute ma vie. Si j’ai plongé en professionnel jusqu’à 67 ans, si j’ai pu pratiquer la chasse sous-marine jusqu’à 92 ans en plongeant jusqu’à huit voire 10 mètres de profondeur, ce n’est pas un coup de chance. Cette année-là d’ailleurs, j’ai pris un bar de cinq kilos à l’occasion d’une de mes dernières chasses, c’était en octobre. Pour en revenir à la nourriture, ça m’amuse de rappeler que dans les années d’après-guerre le bar, plaisir des gourmets aujourd’hui, était un poisson que personne n’aimait, il était négligé comme la plie. Pour moi, le meilleur poisson, c’est le rouget, celui de Méditerranée, c’est merveilleux. Il y a une dizaine d’années, au Tinduff en presqu’île de Plougastel, il y avait un professionnel qui vendait du rouget. D’ailleurs, le crabe doit avoir bon goût puisque c’est le rouget qu’il préfère !
Adulte, j’ai toujours été raisonnable dans mon alimentation. Pas de gras, pas de sauce. El ma femme était une excellente cuisinière. J’avais une autodéfense du foie, je n’ai pas bu jusqu’à 60 ans. Mes enfants me taquinaient parfois en disant : « Papa, on aimerait savoir comment tu serais si tu étais saoul. » Jusqu’à la fin de mon activité professionnelle, j’ai été un marginal devant l’alcool, à tel point que j’étais gêné de ne pas faire ripaille avec des personnes lors de repas d’anniversaire ou autres événements, lorsqu’il y avait des fêtes dans le monde ouvrier par exemple. Autour de moi j’entendais toujours dire : « Toi André, tu ne bois pas. »
Des chantiers où j’ai (vraiment) risqué ma peau
Les accidents professionnels en plongée ne sont pas fréquents mais ils ne sont pas rares non plus. Je suis intervenu à la demande de la justice après plusieurs accidents mortels sur des chantiers en milieu aquatique. Un gars est mort bêtement à l’île de Sein, écrasé par la boule qui se raccorde au caisson. En 1973, j’ai plongé dans la calanque de Port-Miou, à Cassis, dans une résurgence accessible par un puits à 600 mètres de la mer et où un plongeur avait trouvé la mort sur le chantier de construction d’un barrage.
Plonger, ce n’est jamais un acte anodin, même quand on se croit bon nageur et en condition physique. Le risque principal, c’est l’accident de décompression. Il peut survenir par un manque de compétence ou de sang-froid, ou encore, lors de travaux prolongés, pour n’avoir pas respecté les tables de plongée, c’est-à-dire les temps obligatoires par palier.
Le danger en plongée peut aussi venir du contexte du site, en particulier une invisibilité. A la base des sous-marins à Brest, l’eau était généralement claire en dépit de l’épaisseur de vase qui s’était accumulée sur le fond mais la configuration des bassins faisait que j’étais en permanence dans le noir. Pas évident comme cadre de travail quand la mission consiste à trouver des munitions puis à les remonter à la surface. Dans certaines situations, vous ne voyez même pas votre main, vous travaillez à l’aveugle. C’est le cas notamment dans les estuaires chargés d’alluvions, à l’embouchure de la Loire ou de grands fleuves en Allemagne. Pour découper des épaves ou faire des coffrages, c’est alors très difficile, ça requiert une concentration maximale qui vient s’ajouter aux efforts physiques de la plongée.
Le danger peut aussi survenir d’une erreur humaine extérieure, d’un instant d’inattention. Un jour, alors que je plongeais à Keraliou, près du pont de Plougastel, je me suis retrouvé le pied coincé dans la chaîne d’une ancre. J’ai eu bien de la peine à me dégager mais ça aurait pu être pire. A la surface, un ostréiculteur avait jeté son ancre alors qu’il me savait en opération. Après coup il m’a dit : « J’ai été fou ! » Il a pensé que la chaîne m’était tombé sur la tête. Finalement, c’est ma palme qu’elle a écrasée mais si elle m’était tombée sur la tête ou le dos, je serais mort.
Une autre erreur humaine, toujours du côté de Brest, aurait pu me coûter cher. L’incident est arrivé au bassin n°3 du port de commerce. Les ouvriers de la CCI étaient occupés par des travaux d’entretien. L’ingénieur disait être le seul alors habilité à ouvrir ou fermer les portes. De la vase s’était accumulée au fond du bassin. Il pensait pouvoir l’extraire en actionnant les pompes à moteur qui sont utilisées pour aspirer l’eau. Mais il forçait les choses. Je suis allé voir. Une erreur d’inattention à la manœuvre des pompes a failli m’être fatale. J’ai plongé portes closes mais à la surface ils ont fait tourner les pompes et j’ai failli être aspiré avec l’effet de ventouse. En sortant du bassin, j’étais plein d’huile, de mazout.
Une autre fois, j’ai passé une nuit d’enfer dans le goulet de Brest. Une suceuse de vase qui venait de Morgat avait coulé en remorquage, en pleine tempête. Les amarres avaient rompu et la suceuse avait dérivé près des roches. J’ai pris des risques pour faire l’amarrage afin d’amener la suceuse au bassin 3 du port de commerce. Il y avait une bulle d’air de chaque côté.
A Donges, le 26 août 1972, frappé par la foudre un pétrolier battant pavillon grec, le Princess Irène, s’est ouvert comme une boîte de sardines, de l’avant vers l’arrière. Il y a eu six morts. Je suis allé sur ce chantier, plusieurs fois. Le bateau avait coulé à la verticale. Je suis intervenu à la demande de la boîte Dodin, qui a fait la découpe du bateau, ça a duré plusieurs mois. Quatre gars, payés à la tonne de ferraille, découpaient au chalumeau dans la vase ou à l’explosif. C’étaient des passionnés. Je ne me suis pas joint à eux car je n’étais pas habitué à plonger dans la vase, sans aucune visibilité et avec des tôles partout. C’étaient quatre « pieds-lourds » sérieux, mais qui étaient payés au tonnage… Un scandale ! Pour s’adapter au travail à l’aveugle, il leur a fallu deux mois. Cet épisode-là a fini de me convaincre que le métier de plongeur devait obtenir une pleine reconnaissance et un vrai statut.
Au début des années 80, je suis revenu du côté de Cassis, dans une calanque à proximité de la grotte Cosquer qui n’avait pas encore été découverte. Il fallait trouver la source d’une résurgence dans la montagne qui aboutissait en mer par 20 mètres de fond. L’objectif était de pointer les débits d’eau à plusieurs kilomètres en remontant des canalisations naturelles. Depuis plusieurs années les autorités locales essayaient de situer l’origine de la résurgence et elles constataient que les plongeurs locaux n’y arrivaient pas. J’étais présent à Marseille pour participer à une réunion en tant que président du syndicat national des plongeurs et c’est à cette occasion qu’on m’a sollicité. Je suis descendu dans une benne, habillé en scaphandre autonome, suspendu à un câble d’acier. A 60 mètres du haut de la falaise, un puits avait été creusé. Un plongeur marseillais, sympa et compétent, m’a amené dans une petite grotte, il y avait là des stalactites partout. J’ai dit : « On peut mourir ici », car l’air qui était là avait formé comme une poche depuis des milliers d’années. Après avoir remis nos détendeurs, nous avons progressé à deux pendant plusieurs heures en nous glissant à plusieurs reprises dans des boyaux ennoyés mais il a fallu rebrousser chemin quand le passage est devenu trop étroit pour un homme.
Le « siphon tragique » : intervention auprès d’un spéléologue noyé
Si j’avais accepté de tenter de remonter jusqu’à la source d’une résurgence dans les calanques de Marseille, c’est que j’avais déjà eu l’occasion d’intervenir sous terre, dans des conditions tragiques. C’est arrivé durant l’été 1966 à l’époque où j’encadrais la plongée au Club Med de Cadaqués en Catalogne. J’ai raconté cette intervention pour la revue Plongées qui a publié mon récit dans son numéro 30, paru la même année.
C’est Pedro, un des moniteurs espagnols du club, qui m’a annoncé que deux spéléologues avaient disparu dans un siphon au milieu des Pyrénées centrales. Puis que l’on avait réussi à sortir l’un d’eux, hélas noyé. Pedro était affecté par ce drame car il connaissait parfaitement les deux malheureux. Quelques jours après, il me téléphone de Bellvar de Cerdana. Il me demande d’essayer de ramener le corps de son camarade. J’accepte et le dimanche 15 août nous partons à six heures du matin. Accompagné de ma femme, je prends la route avec Denis, moniteur national, employé au Club Med, et Manuel, un autre moniteur espagnol, qui nous pilote. Route magnifique mais longue. A 10 heures 30 nous arrivons, impressionnés par le calme, la beauté du paysage qui entoure ces lieux.
Les carabiniers espagnols gardent tout le secteur. La curiosité de la presse et du public est à la base de cette mesure.
Pedro me signale que nous arrivons juste à temps. Las d’attendre en vain, les sauveteurs espagnols s’apprêtaient à partir. Les pompiers de Barcelone sont là avec leurs plongeurs. Selon eux, il est impossible d’intervenir efficacement. Les spéléologues, plongeurs et terrestres, sont épuisés par un va-et-vient incessant. Ils campent dans une demi-douzaine de petites tentes assez éloignées du lieu. Les visages sont las. Je ne me sens pas à l’aise. Pourtant je ne me rends pas compte encore des difficultés qui m’attendent. Les hommes du CRIS, le Centro de Récupéraciones e investigaciones submarinas, véritables pionniers de la plongée en Espagne, sont là. Je leur fais demander pourquoi ils abandonnent les recherches. Prudent, je les observe ; certains avouent qu’ils ont peur. Et il y a de quoi. D’autres s’excusent en disant qu’ils sont très fatigués.
J’apprends que le premier noyé, le plus accessible, a été récupéré par un plongeur de Barcelone. Celui-ci refuse à présent de retourner chercher le second. Il est sorti gelé de sa plongée dans une eau à cinq degrés. Je me fais décrire son équipement, et je comprends : il a commis l’imprudence de descendre sans gants, ni botillons… Tout cela ne me dit rien qui vaille. Tout de même je demande à voir le matériel de plongée, n’ayant personnellement que ma combinaison en néoprène. Les détendeurs viennent d’arriver pleins de boue. Tout a été récupéré tant bien que mal après les tentatives de plusieurs collègues. Nettoyage avec l’aide de Denis et Pedro : sur cinq détendeurs, nous en trouvons deux de valables. Pour me rassurer, le chef du CRIS me dit qu’il s’en sert continuellement sans ennuis depuis six ans ! Un coup d’œil sur les bouteilles d’air comprimé, deux bis 2 mètres cubes Nemrod. Le sanglage n’est pas très pratique mais ça ira.
Il est midi. Je mange quelques fruits et l’on me précise que tout sera prêt vers 14 heures. Je fais une sieste à l’ombre d’arbres superbes, au pied desquels coulent de petits ruisseaux. Je parviens à me reposer malgré les discussions tenues par phonie et un va-et-vient constant entre la base et l’entrée de la grotte située sur une paroi rocheuse, 80 mètres plus haut, presque à la verticale.
J’escalade enfin la montagne, jusqu’à l’accès. J’ai décidé de plonger seul. Pedro s’équipera pour parer à toute éventualité. Je demande où se trouve le puits : nous avons plus de 20 minutes de descente à travers les stalactites. Pour remonter le premier noyé, il a fallu plus de deux heures. Un sous-vêtement espagnol, un tricot, plus mon néoprène, une combinaison de toile par-dessus pour la descente, et en route. L’humidité se fait tout de suite sentir. Nous descendons, ou plutôt nous rampons. Je pense à ceux qui nous précèdent avec le matériel, les bouteilles. Dans les secteurs les plus difficiles, je me faufile à plat ventre, les mains en avant… et je passe de justesse. Avancer est tellement absorbant que j’en oublie ce qui m’attend après. Quelques arrêts pour reprendre mon souffle. Ma combinaison colle à ma peau, je transpire terriblement.
Enfin nous arrivons à l’accès final. Je suis essoufflé ; je cherche l’eau. Elle est là, me dit-on. A une vingtaine de mètre plus bas, une lampe l’éclaire à peine. On m’aide à mettre les bouteilles sur mon dos. Denis sert de guide, Pedro assure la sécurité. Je me fais répéter la description du siphon. Elle diffère selon les plongeurs…
Il est 15 heures 25. Je descends difficilement, les deux torches accrochent fréquemment l’échelle ; les gants en néoprène ne sont pas pour faciliter ma progression. Enfin, me voici avec de l’eau jusqu’à la taille ; je demande à être soutenu pendant deux minutes pour bien reprendre ma respiration. Ensuite, la corde de nylon à la main, j’inspecte quelques secondes les lieux. Leau est pure, je descends très vite, le détendeur fonctionne normalement. Une première galerie étroite. Je passe bien dans la chatière. En même temps, je repère la section la plus importante. Une deuxième grotte. Moment d’hésitation : le faisceau de ma lampe semble m’indiquer une seconde entrée. Je prends à gauche. Le fil de téléphone me confirme que je suis sur la bonne voie. L’accès de cette chatière s’effectue normalement. Je descends toujours : 20 mètres de profondeur relative, une pente d’une vingtaine de degrés.
Soudain la lumière qui balaie le fond de cette galerie éclaire le corps. Je l’amarre rapidement et je fais le signal de remontée convenu. Je soulève le malheureux et synchronise la traction. L’homme est lourd, recroquevillé, très raide. J’amorce le passage dans la première chatière. A mon avis, cela doit aller. Soudain, malgré tous mes efforts il ne remonte plus. Ma lampe me fait apercevoir le fil téléphonique enroulé plusieurs fois autour de ses jambes. Je coupe le fil et l’ascension pénible continue. Il passe de justesse dans les chatières, bloque un instant l’entrée. Je tente d’allonger les membres. Je le pousse devant moi ; cette méthode me paraît être la plus pratique. Nos bouteilles teintent contre la roche. Nous arrivons au second passage difficile. Je me place là où la section est la plus importante et passe en force le noyé, m’arrangeant pour que le virage à l’équerre dans la chatière soit pris avec un peu de mou à la corde afin d’éviter tout blocage. Le corps du malheureux s’infiltre de justesse ; je sens ma respiration prendre une cadence accélérée après cet effort qui, je le sais, me permettra de poursuivre directement la remontée. Je vois un halo de lumière qui m’encourage.
Enfin la surface du siphon. Quatorze minutes déjà se sont écoulées. Plus de 20 mètres de fond, une quarantaine de mètres de parcours. Surprise de ceux qui m’attendaient. Je déséquipe le malheureux. Très étonné, je m’aperçois que son bi-bouteille est absolument vide. La réserve est baissée. Le détendeur Nemrod ancien modèle était pourtant en bon état. Les tuyaux annelés sont liés entre eux derrière la nuque par un fil de nylon rouge. Je comprends maintenant comment le drame s’est déroulé. Plongée trop longue, panique chez l’un des plongeurs, le téléphone s’accroche à l’un d’eux… Défaillance possible des torches. Plus d’air… Drame affreux qui montre l’immense danger que représente la plongée spéléo. Et pourtant ils connaissaient les lieux, paraît-il, ayant déjà effectué plusieurs plongées dans le même secteur… Où mène-t-il ce syphon ? Curiosité naturelle mais ô combien périlleuse. La moindre défaillance est ici sans appel. Dans ce genre d’expédition, le matériel aurait dû être doublé, ou même triplé.
La remontée jusqu’à l’entrée de la grotte est plutôt pénible, ma combinaison ne facilite pas les choses. Un spéléologue me talonne et dans les passages difficiles me pousse par les pieds. Nous croisons dans un secteur plus large l’équipe chargée de remonter le corps. Voici la lumière du jour. Je sors vite sur la plateforme prendre un peu de soleil. Les poignées de main, les accolades, les félicitations, les remerciements surtout de la fiancée du plongeur m’émeuvent.
Ma femme me sourit. Je descends me laver dans un ruisseau car je suis plein de boue. C’est fini, qu’il est bon de vivre, de voir ces montagnes magnifiques, ces couleurs. Demain, je dois être à Brest, reprendre le travail. 1200 kilomètres. Que de dangers m’attendent sur la route…
André le navigateur
J’ai appris la navigation à voile sur le tas, avec mes copains médecins, les docteurs Renard et Furet, pendant les régates de Requins, ce quillard effilé et très apprécié pour son caractère sportif par les amateurs de voile mais aussi la Marine nationale pour l’entraînement de ses officiers. Des régates de Requins, dans les années 60/70 il y en avait dans toute la France : Cherbourg, Bénodet, La Rochelle… Aux étapes, je préférais dormir sur le bateau plutôt qu’aller à l’hôtel.
Sur l’édition 1981 de la course du Figaro, j’ai été skipper sur un bateau de sécurité, le bateau-balai en quelque sorte. C’était un yacht de 14 mètres qui embarquait quatre ou cinq matelots. J’ai ainsi navigué entre Perros-Guirec, Milford Heaven au Pays de Galles et Morgat. J’ai aussi fait commissaire pour contrôler les bateaux. Pour moi, c’était comme une récréation. A l’époque, Le Figaro était encore très généreux, notamment en boissons alcoolisées. Mais moi, quand j’étais en mer je ne buvais que de l’eau. Donc, j’ai distribué plein de cartons de Guinness.
J’ai été bon copain avec Eugène Riguidel, le vainqueur de la transat en double Lorient – Les Bermudes – Lorient en 1979, en duo avec Gilles Gahinet et devant le bateau d’Eric Tabarly et Marc Pajot. Riguidel est venu à Brest faire de la démonstration avec son catamaran de 13 mètres construit pour des régates. J’ai découvert un personnage haut en couleur. Je suis sorti une fois en mer avec lui. A cette occasion, j’ai remarqué que la quille en plomb de plus d’une tonne était décollée de la coque, à moitié déboulonnée, je le lui ai signalé.
J’ai souvent navigué en solitaire sur la côte atlantique. Une fois, j’ai subi un coup de tabac dans le golfe de Gascogne entre La Corogne et Brest. J’étais sur un Dufour, Le Chantaco, dont mon fils Jacques avait fait l’acquisition. Ce bateau avait fait la course du Figaro. Jacques était un caïd de la voile ; il avait fait de l’optimisme étant gosse et gagné une coupe à l’Aber Wrac’h. Quand j’ai remonté le golfe de Gascogne en pleine tempête entre La Corogne et Brest, j’étais seul à bord pendant trois jours et trois nuits. J’ai eu la trouille. A l’approche de Brest, c’est un bateau de pêche qui m’a dit : « Vous sortez avec un temps pareil ? » Je l’ai rassuré : « Non, j’arrive ». Mais je me suis maudit : « Tu as risqué ta peau dans un métier comme la plongée, et tu as failli mourir dans un amusement. »
Une autre de mes navigations en solitaire a bien failli me coûter la peau. Est-ce que le coup de foudre existe ? Oui, au sens propre comme au figuré, car je l’ai expérimenté en 1998. On était au printemps. Au départ de Brest, j’ai le projet de naviguer jusqu’à Belle-Île, seul sur mon Moody. Au port du Moulin Blanc, tout commence par un soleil éclatant. Un vent d’est me comble d’aise. Soudain l’obscurité du ciel m’étonne sans pour autant m’inquiéter. Au passage du Toulinguet, à la pointe de la presqu’île de Crozon, subitement le ciel devient noir, le vent très fort et très chaud. Un éclair, deux puis trois, près des Tas de Pois, une densité de l’air très forte, une cadence avec des claquements à faire éclater les tympans. J’admire ce cadeau que la nature m’offre gratuitement et qui m’impressionne. Eclairs et fumées noires chaque fois à la verticale, vent toujours très fort, une mer sans houle avec des vagues très courtes et moutonneuses. Près de 13 heures, j’ai l’estomac qui me rappelle à l’ordre. Le pilote Sharp, un modèle type anglais pour chalutier, est en marche. Je descends chercher mon casse-croûte maison préparé à l’avance. Je remonte très rapidement près de la barre, soudain une explosion violente me met K.O. Combien de temps ? Quelques minutes ?… Je me réveille sur le plancher. Le génois claque violemment, il zigzague, tournoie sur lui-même. Vite je remets le cap au sud et là je constate que l’ensemble électronique, girouette, anémomètre, GPS, ne fonctionne plus. Un coup d’œil sur le haut de la mâture, j’aperçois l’antenne VHF qui pendouille sur le côté du mât avec l’extrémité éclatée comme un pétard. Virement de bord et direction Camaret. Un inventaire rapide me fait découvrir deux boîtes à fusibles éclatées, trois batteries de 120 ampères, la radio et le démarreur tous hors service. A Camaret, pas un chat sur le ponton pour m’accueillir. Génois enroulé à 90%, j’accoste, un sans-faute que je dois sans doute à mes entraînements sans moteur. A 16 heures bon vent de nord-est, je décide de rentrer au port de plaisance de Brest. Arrivée sans histoire vers 19 heures. Ponton désert. Avec seulement deux mètres carrés de génois et la gaffe, je réussis l’accostage sur l’aire habituelle du Moody.
