
Si je me consacre principalement à l’écriture de biographies, qui peuvent être des biographies individuelles, familiales ou collectives (associations, communes, entreprises ancrées dans un territoire…), je m’autorise de temps en temps une excursion vers d’autres genres littéraires. C’est le cas ici avec le livre « Le voyage intérieur, de l’Océan à Guerlédan » qui est un récit d’exploration sensorielle de la partie occidentale du canal de Nantes à Brest, la partie la moins naviguée mais aussi la plus spectaculaire sur le plan des paysages du fait d’une topographie accidentée et de nombreux méandres.
Sur une idée de Claude Prigent et du regretté Jean Kergrist, l’écriture de ce livre m’a permis d’arpenter les rives du canal et ses eaux mais aussi de découvrir le magnifique travail photographique d’Eric Morency.
Je vous partage le premier des 13 chapitres du livre, un chapitre qui s’intitule « Ici, c’est Brest! » Comment aurait-il pu en être autrement?…

Brest !… C’est comme une onomatopée qui racle la gorge.
Brest !… Comme un défi lancé à l’océan, les deux pieds soudés au quai, le corps arc-bouté quand souffle le vent de Noroît. Ici, matelot, on dit Gwalarn.
Quand les éléments déchaînés jouent leur symphonie sans orchestre, si tu veux te faire entendre, tu évites les discours à rallonge. Alors, le parler Ti-Zef – le brestôa quôa ! – raccourcit les mots, avale les syllabes, va à l’essentiel. « T’es d’Brest ?… ‘peccab’ ! T’paies un coup ? »
Brest, à coup sûr, ce sont des caps acérés, monstrueuses catapultes à courants, et d’innombrables rochers sournois, vrais big bang à remous, qui affleurent ou disparaissent au gré des marées. Et soudain une rade accueillante, havre de paix protégé par son goulet, joyau d’émeraude enchâssé entre la côte sud du Léon et la presqu’île de Crozon. Voilà bien d’incongrus Yin et Yang qu’un Lao Tseu facétieux aurait jetés au bout de la vieille Europe. L’univers aurait-il trouvé, ici, son équilibre ?
Plus sûrement que la fin des terres (Finis terrae), c’est ici que tout commence. Car Penn ar Bed, l’autre nom du Finistère, c’est littéralement la tête du monde en breton. Il y a déjà comme un malentendu avec les sachants autoproclamés qui, de leurs hauteurs académiques, auraient voulu te dire d’où tu es : « La fin, là-bas, tout au bout… » Erreur funeste. Car si ici c’est la tête, alors c’est ici que tout devient possible. Ici, c’est Brest !
Sorte de Casablanca boréale posée aux confins de la Manche et de l’Atlantique, Brest éclaire soudain l’horizon de qui l’aborde par la mer, sous des ciels toujours changeants qui ont banni la monotonie. Brest la blanche, ça reste vrai aujourd’hui, quand bien même la fréquentation des proches contrées irlandaises et des pubs embrumés de Cork, grâce aux rotations des ferries de la Brittany, a déclenché depuis peu une frénésie de mises en couleurs des façades.
Brest, étonnant creuset en terre celte où toutes les cultures ou presque se sont un jour croisées. Et ce n’est pas d’hier car l’improbable analogie avec telle cité du Maroc peinte de chaux vient de loin. Il y aura bientôt deux mille ans, l’empire romain, pour protéger ses conquêtes armoricaines des incursions barbares, a dépêché ici plus d’un millier de cavaliers maures venus tout droit d’Afrique du nord. Les « barbares » en question ? Des Angles et des Saxons, autrement dit des Germains aux cheveux blonds. L’Histoire sait manier l’ironie… Ville du Tout-monde comme disait le martiniquais Edouard Glissant, c’est ici, sur les rives de la Penfeld ou au pied de la falaise de Saint-Marc, que Victor Segalen a nourri ses rêves d’horizons lointains. C’était avant d’écrire Les Immémoriaux, roman poétique au style inédit que deux années au contact de la civilisation maorie des îles du Pacifique sud ont inspiré à l’auteur.
Port militaire, site stratégique, cible prioritaire, Brest est cette cité martyre du vingtième siècle qui garde encore dans sa géométrie et dans l’architecture de la rue de Siam et de la place de la Liberté les stigmates de la Seconde Guerre mondiale. Mais les bombes qui ont enfoui sous les gravats la ville de Fanny de Laninon et de Jean Quémeneur, et les larmes qui ont coulé sur ce qui a cessé d’être à jamais ont sublimé une poésie populaire, ouvrière dont la mélancolie est le moteur : Il pleut sur Brest de Prévert, Recouvrance de Miossec… Recouvrance, que l’historien du cru Yves Le Gallo surnommait la « médina brestoise ». Et il nous plaît à penser que Cesària Évora, dont la voix chaloupée a porté jusqu’ici, a trouvé du côté de la Penfeld et de l’ancienne rue du Moulin, où flottent encore le souvenir d’une vingtaine de caboulots et les fantômes de Mac Orlan et Péron, un peu de la morna et de la sodade de son Cap-Vert natal. Sinon, pourquoi diable les Brestois auraient-ils donné le nom de la diva aux pieds nus au belvédère du Plateau des Capucins ? Ce balcon sur la ville et la mer, qui prolonge telle la proue d’un vaisseau de pierre l’antique cathédrale fumante et rougeoyante des gars de l’Arsenal, est devenu le carrefour des littératures et des arts.
Brest, c’est aussi depuis 1992 et la première édition des Fêtes maritimes, la redécouverte d’une vocation universelle que quarante années de guerre froide avaient jetée à fond de cale en posant sur l’antre de béton armé des sous-mariniers la chape de plomb du secret militaire. Oui, Brest est redevenu le port d’attache des aventuriers des grands espaces océaniques. Non, Bougainville et La Pérouse n’étaient pas morts ! Le Jardin des Explorateurs qui veille sur la rade et les pavillons d’Océanopolis, sanctuaire didactique de la vie marine sous toutes les latitudes, en témoignent. Aujourd’hui, dans le sillage des frères Peyron, des Kersauson, Florence Arthaud, Peter Blake et autres Francis Joyon, le trophée Jules Verne est ce Graal des conquérants du tour du monde à la voile qui attend son prochain capitaine Nemo.
Oui, Brest, c’est tous les océans du monde à portée de génois, la promesse jamais trahie de nuits étoilées et d’horizons sans frontières, de rencontres hypnotiques avec le souffle des baleines ou le marlin géant et les poissons volants d’Hemingway, de midis à jamais blafards et tourmentés dans les cinquantièmes hurlants où les albatros de Baudelaire seront tes seuls compagnons de route, de matins de vérité nue quand la Terre de Feu t’apparaîtra, entre deux bourrasques de neige ou de grêle, menaçante et salvatrice à la fois. Et le redoutable raz de Sein pour ultime rendez-vous avec ton destin avant de toucher terre.
Mais Brest a tous les visages de l’aventure. N’oublie pas, c’est ici que tout commence. Et c’est donc à un autre voyage que nous t’invitons, celui qui te mènera au cœur de la Bretagne, au rythme de ton pas mais sans quitter l’eau. Une autre navigation t’attend, plus sereine peut-être mais pas moins exaltante. Alors, sauras-tu répondre à l’appel du canal, broderie complexe de pierre, d’eau et de métal qui, au prix de tant d’ingéniosité et de souffrance aussi, relie depuis deux siècles les terres bretonnes par un fil ténu ? Oseras-tu découvrir tout un monde intérieur ? Le tien peut-être.
