Femmes courage, femmes en lutte

Je partage avec vous un extrait d’une nouvelle biographie familiale dont je viens d’achever l’écriture et dont le récit se déroule sur près de deux siècles.

Une vraie saga populaire où l’histoire de la Bretagne s’incarne à travers les visages de marins pêcheurs, d’ouvrières, de paysans, de petits commerçants et d’instituteurs laïcs. Comme pour les biographies que j’ai signées précédemment, je me suis attaché à inscrire l’histoire de la famille dans son contexte à la fois historique, géographique, social et culturel.

Ici en l’occurrence, nous sommes dans le petit port de pêche bigouden de Lesconil durant l’entre-deux-guerres. Les femmes y occupent déjà un rôle économique majeur mais elles se manifestent aussi par un engagement politique et syndical sans équivalent en Bretagne.

Yvette, qui apporte ici un témoignage personnel, est l’aînée de la famille qui m’a sollicité pour écrire cette biographie.


Port de Lesconil, années 1930. Pêcheurs nettoyant leurs casiers.

Si Lesconil occupe une place à part dans l’histoire collective des Bretons, le port bigouden le doit singulièrement aux femmes. Nous avons vu précédemment comment elles ont joué un rôle déterminant dans l’implantation du protestantisme à partir des années 1880, voyant dans la conversion à cette religion propagée par des pasteurs, gallois certes mais bretonnants, l’occasion d’extraire leurs maris et leurs fils de l’emprise de l’alcool, synonyme de paupérisation pour les ménages.


Le Béthel protestant de Lesconil en 1913.

Les femmes de Lesconil interviennent aussi dans l’activité de pêche et de plusieurs façons. Elles s’occupent souvent de la vente du poisson que leurs maris, leurs fils ou leurs pères ramènent au port, quitte à se rendre à pied jusqu’à Pont-L’Abbé, à plus de 8 km, en tirant des charrettes à bras ! Et quand elles n’ont pas tout vendu aux halles de la capitale bigoudène, elles sillonnent les chemins creux pour se rendre dans les fermes de Plobannalec et même de Plonéour-Lanvern, à plus de 12 km de leur foyer, pour y vendre ce qui leur reste ! Ce sont elles aussi qui ramendent les filets. En 1979, dans la revue Tud ha Bro (Les gens et le pays) qui se consacre à l’étude des sociétés en Bretagne, un pêcheur à la retraite de Lesconil né en 1911 témoigne : « Les femmes travaillaient dur. Elles travaillaient plus que les hommes encore, parce qu’elles vendaient le poisson, revenaient à la maison et se mettaient à ramender encore. Elles passaient tout leur temps à ramender, et ceci du matin jusqu’au soir, quand elles n’allaient pas au marché. Il n’y avait pas de dimanche qui comptait. Elles s’occupaient des enfants en plus. Elles travaillaient bien douze à treize heures par jour. »

Ce sont les femmes toujours qui vont subvenir aux besoins des ménages quand, à partir de 1901-1902, les bancs de sardine se font rares. Cette crise de la ressource va plomber durablement l’activité des ports de Cornouaille et le revenu des pêcheurs – dans un courrier au préfet en décembre 1906, le député Plouzané écrit : « La pêche a été désastreuse pendant l’été. » Par voie de conséquence l’activité des conserveries et le salaire de leurs ouvrières et de leurs soudeurs s’en trouvent affectés et ce jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, la mobilisation des hommes dans les tranchées permettant au stock halieutique de se reconstituer. Puisque le poisson vient à manquer, les femmes de Lesconil se mettent au « picot bigouden », une technique de dentelle au crochet dont la particularité est d’utiliser un tissu très fin et un cordonnet. Mais si cette technique fait aujourd’hui partie du patrimoine immatériel local, qu’un très officiel Institut bigouden des broderies et dentelles s’attache à transmettre depuis 1995, ses origines sont à chercher ailleurs, en l’occurrence par delà les mers jusqu’en Irlande. C’est en effet la « guipure d’Irlande », autrement appelée le « point d’Irlande », qui va donner naissance au « picot bigouden » dans les premières années du XXsiècle. Le travail de la dentelle va tenir en Cornouaille le même rôle de secours alimentaire qu’en Irlande au moment de la grande famine de 1845 à 1852 causée par le mildiou qui s’était abattu sur les cultures de pommes de terre. En bigoudénie, un artisanat très développé va voir le jour dans des ateliers familiaux pour la plupart, à la manière des anciens ateliers de tisserands de Locronan, du Léon ou du pays d’Uzel et de Quintin, mais aussi dans quelques maisons plus importantes comme Pichavant à Pont-L’Abbé. Si les femmes sont à la baguette, elles recrutent aussi leurs enfants, y compris les garçons comme en témoignent plusieurs documents photographiques. Le travail est exigeant car il ne tolère aucune déconcentration et use les yeux. Mais la production va prendre un tel essor que, durant plusieurs décennies, les Bigoudènes de Lesconil et d’ailleurs iront parcourir la France et même au-delà pour vendre napperons, gants, bonnets de baptême, chemins de table et autres gilets à dentelle.


Technique du "picot bigouden", importée d'Irlande en 1902.

La place des femmes à Lesconil est tout aussi importante dans l’histoire des luttes sociales et syndicales. « Elles étaient pour la plupart ouvrières à l’usine de sardines, où elles avaient appris à s’organiser syndicalement pour faire valoir leurs droits » nous raconte Yvette, ajoutant : « Elles étaient très laïcardes, très à gauche, plus encore que leurs hommes. » Le témoignage est instructif si l’on se remémore qu’avant-guerre, les partis de gauche étaient plutôt réticents à l’octroi du droit de vote aux femmes au motif, disaient-ils, qu’elles voteraient selon les instructions reçues au confessionnal.

Les femmes de Lesconil se trouvent effectivement à l’avant-garde du vaste mouvement de revendication qui enflamme les ports du pays bigouden durant l’été 1926. Le territoire compte alors pas moins de 24 conserveries, qui emploient 1 800 personnes, dont 11 rien qu’à Saint-Guénolé. S’appuyant sur un premier succès dans les conserveries de Douarnenez en 1925 puis sur un autre à Concarneau début juillet 1926, qui ont permis aux ouvrières des deux cités cornouaillaises d’obtenir une revalorisation de leur salaire à 1,40 franc de l’heure, les ouvrières bigoudènes revendiquent à leur tour une augmentation salariale. Elles réclament que celui-ci soit porté de 1,13 à 1,25 franc. « Pemp real a vo ! » répètent-elles : « Il nous faut cinq réals ! », le real valant vingt-cinq centimes. Singulière histoire que celle du real en Bretagne. Héritage d’un mot espagnol qui signifie royal, le real est une pièce de monnaie qui a été introduite à la fin du XVI siècle quand, dans le contexte des guerres de religion en France, des troupes espagnoles ont occupé pendant une dizaine d’années un certain nombre de territoires maritimes du sud de la Bretagne : presqu’île de Crozon, Cornouaille et embouchure du Blavet. Puis les Espagnols sont partis mais le mot et sa signification sont restés dans le vocabulaire.


Ouvrières d'une usine de Lesconil préparant les sardines.

De leur côté, les soudeurs des conserveries de Lesconil, qui sont payés 1,70 franc de l’heure – les inégalités salariales entre hommes et femmes viennent de loin ! – réclament 2 francs.

Une photographie symbolise le mouvement social de l’été 1926. Devenue célèbre grâce à l’affiche stylisée qu’en a tirée Alain Le Quernec pour une soirée commémorative organisée par la CGT du pays bigouden le 29 octobre 1982, on y voit des Bigoudènes portant la coiffe, en rangs serrés bras dessus, bras dessous et drapeau rouge de la CGTU – une scission temporaire de la CGT d’orientation communiste et révolutionnaire – en étendard, arrivant au Guilvinec pour inciter leurs collègues à débrayer. Nous sommes le 31 juillet 1926. Ces Bigoudènes en cortège de manifestation, ce sont les 132 ouvrières des deux conserveries de Lesconil, Billet Lemy et Maingourd, auxquelles se sont joints 17 salariés masculins. Sur la photo elles s’appellent Maria Sinou, Alice Cossec (la porteuse du drapeau rouge), Marie Durand, Clarisse Le Roy, Marie-Louise Maréchal, Catherine Le Moigne, Marie Le Moigne, Corentine Pochic, Marie-Jeanne Lucas, Caroline Cossec, Céline Le Camp, Marie Le Roux, Titine Faou ou encore Anna Bourligueux.


Les "sardinières" de Lesconil, lançant la grève de l'été 1926.

L'affiche d'Alain Le Quernec, inspirée par la photo précédente.

Les ouvrières de Lesconil ont été les premières à arrêter le travail quatre jours plus tôt à l’instigation du Syndicat unitaire de la conserverie, dont le secrétaire, qui se joint à leur marche à destination du Guilvinec, n’est autre que Charles Tillon. Ce natif de Rennes connaîtra plus tard un destin national quand il se fera élire député d’Aubervilliers sous le Front Populaire, avant d’organiser la résistance communiste sous l’Occupation puis d’occuper des fonctions ministérielles à la Libération. Par la suite il sera écarté de la direction du PCF par les proches de Maurice Thorez et Jacques Duclos, comme d’autres figures de la Résistance intérieure tels André Marty et Georges Guingouin, puis il prendra fait et cause pour la « révolution de velours » de 1968 en Tchécoslovaquie, ce qui entraînera son exclusion du parti en 1970.

Mais revenons dans le pays bigouden en 1926. À Saint-Guénolé, où se concentrent près de la moitié des usines bigoudènes, les ouvrières ont obtenu les cinq reals réclamés par leurs camarades de Lesconil, les usiniers ayant préféré lâcher du lest par crainte d’une contagion. Mais la bataille s’annonce pourtant difficile pour celles de Lesconil car, si leurs conserveries sont placées sous la responsabilité de gérants, le véritable patron de l’usine Billet Lemy n’est autre que le président de la Chambre syndicale des fabricants de conserves de France, autrement dit le patron des patrons. Le 31 juillet, les grévistes de Lesconil parviennent néanmoins à entraîner dans leur sillage les 370 ouvrières des conserveries du Guilvinec, suivies le 4 août par celles de Plonéour-Lanvern (usines Larzul et Raphalen) et de la conserverie Lecointre de l’Île Tudy. La veille au matin, toujours encadrées par Charles Tillon et d’autres militants de la CGTU, quelque 300 grévistes de Lesconil et du Guilvinec ont entrepris de débaucher les personnels des trois usines de Pont-L’Abbé. Mais un comité d’accueil les y attend, le préfet ayant dépêché d’importantes forces de gendarmerie dans la capitale bigoudène. Le soir même, un meeting syndical rassemble 800 personnes. Le 6 août, le commissaire spécial de police de Quimper écrit dans une note à sa hiérarchie: « Les esprits semblent très surexcités à Lesconil où les théories du partage général préconisées par les communistes sont prises au sérieux par des esprits simples qui en attendent la réalisation prochaine. »


Meeting syndical à Pont-L'Abbé le 3 août 1926.

Après ceux de Saint-Guénolé, les usiniers de Pont-L’Abbé et de Penmarc’h acceptent à leur tour de porter le salaire horaire des ouvrières à 1,25 franc, mais pas ceux de Lesconil ni du Guilvinec ! Les deux parties en conflit se confrontent à la préfecture de Quimper. Maria Sinou y représente ses camarades de Lesconil, accompagnée de Charles Tillon. Ne cédant rien, le 9 août les ouvrières de Maingourd et Billet Lemy peuvent à leur tour crier victoire ! Elles obtiennent du patronat un salaire horaire de 1,35 franc, supérieur à leur revendication initiale, et 2 francs pour les hommes. Le dimanche 22 août est un jour de fête à Lesconil : salle Corcuff, filles et garçons sont au bal, arborant un ruban rouge à la coiffe ou à la boutonnière.

Mais la victoire aura vite un goût amer. Par mesure de rétorsion, les actionnaires principaux des conserveries de Lesconil, dont le capital est placé dans différentes usines en France, décident un lock-out et procèdent à des licenciements massifs.

Au début du mois de mars 1927, après sept mois de chômage forcé pour les ouvrières, M. Mény, le directeur de l’usine Maingourd, écrira au préfet du Finistère : « Il ne faut pas que les ouvrières attendent que nous leur demandions si elles veulent travailler, car nous ne leur demanderons pas. Nous avons maintenant des assurances par ailleurs qui font que nous nous moquons complètement de Lesconil et que nous pouvons nous en passer complètement. Si donc les ouvrières veulent travailler, c’est à elles de faire le premier pas. » En l’occurrence, le premier pas consiste à se soumettre par écrit à un règlement intérieur qui stipule notamment « que je m’abstiendrai de toutes manifestations, chants, etc, qui seraient de nature à nuire au travail ou jugés tels par le gérant » et « que je m’abstiendrai de faire partie à l’intérieur de l’usine de toute organisation communiste ou autre qui serait de nature à y faire naître une autorité pouvant discuter les ordres du gérant. »

Nécessité faisant loi, le chantage au travail ne leur laisse guère le choix et, au printemps 1927, 57 ouvrières de Maingourd sur 71 viennent s’inscrire en se soumettant aux conditions imposées par le patronat.

De son côté, Billet Lemy, après avoir rouvert ses portes à Lesconil dès août 1926 pour traiter les légumes et fabriquer des conserves de langoustines, décide de fermer prématurément l’usine le 16 octobre, prétextant une insuffisance de matières premières. C’est pour pouvoir conditionner le retour à l’usine des ouvrières et des soudeurs à une épuration des éléments les plus contestataires comme ne s’en cache pas le siège parisien de l’entreprise dans un courrier adressé au préfet du Finistère : « Nous ne reprendrons pas les ouvrières et ouvriers dont les tendances nettement communistes seraient un élément de trouble dans notre usine. Si des événements quelconques se renouvelaient ou menaçaient de se reproduire, nous sommes parfaitement décidés à fermer immédiatement et à ne plus ouvrir avant longtemps. »

Les deux usines de Lesconil ne rouvrent qu’en juin 1927. Cette année-là, devant la nécessité de nourrir leur famille, bon nombre d’ouvrières du petit port bigouden sont obligées de partir travailler plusieurs mois ailleurs, en particulier vers Quiberon, Le Croisic et jusqu’à Saint-Gilles-Croix-de-Vie en Vendée où la contestation sociale n’est pas de mise. Plus tard ce déplacement saisonnier de travailleuses bigoudènes sera organisé par le patronat avec des recruteuses qui seront chargées de contacter des jeunes femmes à Lesconil mais aussi à Loctudy.


Contrat de travail avec l'usine Cassegrain de St-Gilles-Croix-de-Vie.

Si Lesconil n’a pas conservé le patrimoine industriel de cette époque, notons qu’à Loctudy l’ancienne conserverie de sardine et de maquereau d’Alexis Le Gall, qui a fonctionné entre 1901 et 1954 au cœur de la ville, a été classée monument historique en 2016 et fait l’objet d’un projet de musée. Il s’agit là de l’unique exemple en France, et peut-être même en Europe avec Stavanger en Norvège, d’une conserverie maintenue dans son état d’origine, avec bâtiments de production, magasin à marée, maison de maître et quelque 600 pièces de collection. Les porteurs du projet ont prévu que la dureté du travail et le combat des ouvrières des conserveries du pays bigouden pour une juste rémunération puissent y trouver place.


L'ancienne conserverie Alexis Le Gall à Loctudy.

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