Couëron années 50 : une communauté polonaise en bord de Loire

Dans cet extrait d’une nouvelle biographie en cours d’écriture, Étienne nous livre quelques souvenirs de son enfance passée dans une commune ouvrière du sud de la Bretagne, Couëron, en bord de Loire. Nous sommes dans les premières années qui suivent la Seconde Guerre mondiale. Et dans cette petite ville où, pour la plupart des habitants, Nantes, distante de vingt kilomètres à peine, représente déjà le lointain, le monde extérieur et sa diversité de cultures sont pourtant déjà là.

À la fin de février 1938, alors que dans les derniers frimas de l’hiver les jonquilles peinent à percer la terre encore gelée, le foyer d’Hélène et Francis, domiciliés 37 rue Arsène Leloup, voit le bambin Étienne rejoindre son aîné Pierre. Couëron n’est déjà plus le bourg rural d’avant la révolution industrielle. La commune compte quelque 9 000 habitants et déborde d’activité.

Une ville ouvrière et commerçante

Le Couëron dans lequel Étienne grandit a une identité sociale bien marquée : « Les maisons ouvrières prédominaient. Elles étaient pratiquement toutes semblables : petites, étroites, mais avec un jardin assez conséquent à l’arrière pour faire pousser les légumes et les fruits et confectionner le poulailler ou le clapier à lapins qui permettaient d’améliorer le quotidien. Les bâtisses plus bourgeoises étaient en petit nombre et se tenaient à l’écart des logements ouvriers. »

Les commerces de proximité sont encore nombreux et offrent une large palette de services : « Les possibilités pour se déplacer n’étaient pas celles d’aujourd’hui. Nantes, à vingt kilomètres à peine pourtant, c’était déjà loin. Les raisons de s’y déplacer étaient rares : consulter un spécialiste, acheter des habits qui sortaient vraiment de l’ordinaire. On trouvait sur Couëron plusieurs échoppes de vêtements et de tissus, des magasins de chaussures, des épiciers, des boulangers, plusieurs bouchers, des marchands de bonbons, évidemment des bistrots dans chaque rue, mais aussi deux médecins, une pharmacie tenue par les frères Jouan et même une herboristerie. Rien que dans notre rue Arsène Leloup, on pouvait trouver une boulangerie, un salon de coiffure et un marchand de charbon, sans oublier bien sûr l’atelier de menuiserie tenu par mon oncle Alexandre. »

Des personnages truculents animent la vie de la commune, tel Monsieur Bournigal qui tient une épicerie au centre-ville : « C’était un commerçant vraiment rigolo. Il participait aux fêtes de la mi-Carême, il jouait dans les pièces de théâtre amateur. Pour attirer le chaland dans son commerce, il avait trouvé un slogan qui fleurait bon les réclames radiophoniques de l’époque : « Chez Bournigal, prix sans égal ». Mais pour ce qui était de la tenue de sa boutique, il retrouvait tout son sérieux. »

Le vélo à la fête et les arts pour tous

Dans ces années d’après-guerre, Couëron est un haut lieu du cyclisme sur piste. Le père d’Étienne a une passion pour la « petite reine » : « En dépit d’un handicap dû à une poliomyélite contractée alors qu’il était enfant, Francis, mon père, enfourchait souvent son vélo et pouvait parcourir plusieurs dizaines de kilomètres d’une seule traite. Il aimait taquiner le dérailleur… mais son biclou n’avait pas dix vitesses ! » Francis est féru de courses cyclistes : « C’était un passionné. Il tenait la comptabilité du Véloce Sport Couëronnais, le club qui organisait des courses sur le vélodrome local. Le public venait de loin pour voir courir non seulement des amateurs mais aussi les vedettes du peloton professionnel ». Fondé très tôt en 1894, le Véloce Sport Couëronnais a bénéficié d’une piste dès ses débuts grâce à l’engagement de son premier président, Marcel Esnoult de la Provoté, qui n’était autre que le maire de la commune. Au début du XXe siècle le sport cycliste prend une place de plus en plus importante dans l’animation de la commune. Preuve en est : la commune de Couëron est équipée à partir de 1928 d’un vélodrome couvert semblable à celui du « Vel d’Hiv » à Paris.

Toujours en activité aujourd’hui, propriété désormais de la collectivité Nantes métropole, le vélodrome de Couëron a vu défiler de nombreuses gloires de la « petite reine » parmi lesquelles Jean Robic, le vainqueur du premier Tour de France de l’après-guerre en 1947, Jean-Pierre Danguillaume, vainqueur de sept étapes du Tour dans les années soixante-dix, ou plus récemment Félicia Ballanger, multiple championne du monde et championne olympique de course sur piste, et le Nazairien Brian Coquard qui fait partie actuellement des meilleurs sprinteurs du peloton professionnel.

Quand on vit au bord de la Loire, nager fait partie des apprentissages précoces. Mais le fleuve sauvage, parsemé de tourbillons, est un terrain de jeu que les parents interdisent à leur progéniture. Comme ses copains, Étienne apprend à nager dans les étiers qui longent la Loire : « C’était des canaux qui servaient à irriguer les prés de la vallée. Le lieu de prédilection pour se baigner, c’était l’étier de l’Arche du Dareau. On y pêchait aussi, un ver au bout de la ligne, de petits poissons et des anguilles. Quand la saison était passée, on pouvait aller nager dans la piscine, pas très grande, de l’usine J.J. Carnaud. En fait, c’était plus une fosse qu’un bassin de natation. »

Pour les distractions culturelles, les Couëronnais peuvent alors compter sur deux cinémas, celui du patronage catholique et un autre qui appartient à un exploitant privé. L’événement de l’année, c’est le carnaval de la mi-Carême. Étienne se souvient : « Les chars du carnaval de Couëron étaient construits dans la menuiserie de la rue Arsène Leloup qu’ont dirigée mon grand-père puis le frère aîné de mon père. Les plus beaux chars allaient se produire au carnaval de Nantes ».

Les amateurs de dessin, de peinture, de sculpture peuvent aussi se perfectionner en prenant des cours auprès du Groupe Artistique Léon Moinard : « C’était une association née en 1947 dans l’esprit du mouvement national de la Résistance. Ses fondateurs, un amateur d’art couëronnais, Jean-Baptiste Joulain, et un artiste peintre nantais, Georges Éveillard, voulaient rendre les arts plastiques accessibles au plus grand nombre. » Soixante-dix ans ont passé et « le GALM », comme l’appellent les Couëronnais, poursuit sans relâche son œuvre de démocratisation des arts plastiques et anime la vie culturelle de la commune en organisant chaque année une grande exposition publique.

Couëron, cosmopolite avant l’heure : l’arrivée de 1 200 Polonais dès les années 1920

Au lendemain de la Première guerre mondiale, Couëron a connu une mutation majeure avec un afflux de travailleurs étrangers, recrutés pour participer à l’effort de reconstruction du pays et à la relance de l’appareil de production :« Avec les pertes humaines dues à la guerre et les nombreux mutilés, il fallait compenser le manque de main-d’œuvre. Les premiers à arriver à Couëron furent des Polonais. »

La migration polonaise à Couëron s’est inscrite dans un mouvement très organisé. Une convention a même été signée entre les gouvernements français et polonais. Entre 1923 et 1930 ce ne sont pas moins de 1 200 personnes qui vont quitter les chantiers navals de la Baltique ou les mines de Silésie pour s’implanter dans la commune des bords de Loire. Beaucoup d’hommes vont travailler aux forges J.J. Carnaud à Basse-Indre, où ils sont affectés au laminage à chaud, une tâche particulièrement pénible, d’autres sont embauchés à l’usine métallurgique Pontgibaud et sa Tour à plomb, situées à Couëron même. Rebaptisée Tréfimétaux en 1964, l’usine Pontgibaud fermera définitivement ses portes à la fin des années 1980. Aujourd’hui, l’espace est occupé par une médiathèque municipale tandis que la Tour à plomb, classée aux Monuments historiques, est ouverte aux visiteurs.

Cette nouvelle population va marquer le territoire jusque dans sa toponymie (la rue Rosa Niescierewicz par exemple) et enrichir sa vie culturelle et religieuse. Aujourd’hui, plus de quatre-vingt-dix ans après l’arrivée des premières familles polonaises à Couëron, la paroisse Notre-Dame-de-la-Miséricorde, créée en 1954 avec l’accord de l’évêché de Nantes et qui dispose de sa propre église rue de la Frémondière depuis 1984, réunit toujours leurs descendants. Ceux-ci perpétuent l’usage du polonais et la tradition des crèches vivantes à Noël, restée vivace dans leur pays d’origine.

Près d’un siècle après son implantation à Couëron, la communauté polonaise perpétue les traditions de son pays d’origine
L’église de la communauté polonaise de Couëron, toute en bois, a été construite par les paroissiens

Dans les années 1920, plusieurs cités sortent de terre pour offrir un hébergement à ces nouveaux ouvriers couëronnais et à leurs familles. Elles s’appellent La Chabossière, La Navale, surnommée « la Citouche », ou encore Bessonneau, dont l’habitat a la particularité d’être en bois. Une autre cité nouvelle, Le Bossis, qui est faite de maisons en pierre, héberge les cadres des usines.

Dès les années de l’entre-deux-guerres les Polonais sont rejoints par des travailleurs italiens, espagnols et même russes ou moldaves. Ils seront suivis de quelques dizaines d’Algériens : « Je me souviens très bien d’un de ces ouvriers algériens, Saïd-Albert Guessoum, qui travaillait chez J.J. Carnaud à Basse-Indre et habitait la cité de la Navale avec ses parents. Il devait son prénom composé à une double ascendance, kabyle par son père et bretonne, bigoudène pour être plus précis, par sa mère. Il s’est fait remarquer très jeune par le sport, en gagnant plusieurs cross dont celui du journal L’Humanité. Il était aussi très apprécié comme joueur de football à l’Étoile Sportive de Couëron où il a évolué avec les seniors alors qu’il était encore cadet. Il a d’ailleurs tapé dans l’œil des dirigeants du Football club de Nantes qui lui ont fait signer un contrat professionnel en 1954, à vingt ans. Il a porté le maillot des Canaris pendant cinq saisons et marqué huit buts. » Un autre habitant de La Navale, polonais d’origine quant à lui mais qui fréquente Guessoum et sa famille, Wladislav Molenski, dit « Wadjou » ou « Smo », va connaître une trajectoire similaire à celle de son copain de cité. Il ne passera qu’une année sous le maillot du FC Nantes avant de rejoindre un club professionnel parisien, le Stade Français.

Posant ici avec le maillot du Football club de Nantes, Saïd-Albert Guessoum, originaire de la cité ouvrière de la Navale, appelée aussi « la Citouche », à Couëron

L’omniprésence de la vigne

Bien que Couëron soit positionnée au nord de la Loire avec un profil nettement industriel, Étienne se souvient d’une commune où la vigne est alors présente partout : « Mes parents avaient hérité d’une parcelle de vigne à l’écart de la ville. Ils l’ont vendue parce qu’ils n’arrivaient plus à s’en occuper. Mais mon père a replanté des ceps au fond de son jardin pour continuer à faire son vin. D’ailleurs je me rappelle que dans la famille tout le monde avait de la vigne dans son jardin. »

Étienne se souvient aussi que la vigne qui se cultive à l’époque à Couëron est le noah, un cépage hybride d’origine américaine. Pourtant la France avait interdit la production de vin à partir de ce cépage dès 1935, officiellement pour des raisons sanitaires. Le taux de méthanol, légèrement plus élevé que la moyenne, avait valu à la production issue du noah les surnoms peu flatteurs de « vin qui rend fou » et de « vin qui rend aveugle ». Mais il est plus probable que l’interdiction ait été motivée par un contexte de surproduction et par les pressions que les viticulteurs professionnels ont exercées auprès des milieux politiques pour réduire la production familiale de vin qu’ils voyaient comme une entrave à leur commerce.

Alors, que penser ? Après 1935, fait-on du vin de noah « sous le manteau » à Couëron ? Chut !… Après tout, la production de vin à partir du noah n’est-elle pas redevenue légale en France en 2003 ? On laissera donc le commissaire Maigret et la maréchaussée vaquer à d’autres occupations.

Toujours est-il que, depuis plusieurs années, l’association Le Berligou s’attache à réhabiliter l’image de la vigne à Couëron, en y cultivant notamment un cépage éponyme qui correspond à un pinot noir et dont l’Histoire dit qu’il aurait été offert au duc de Bretagne François II, au XVè siècle, par le duc de Bourgogne Charles le Téméraire. Pourquoi « Le Berligou »? Car tel était le toponyme du domaine ducal où ce cépage bourguignon a été mis en culture, il y a plus de cinq cents ans, à Couëron précisément.

Carte postale créée par l’association Le Berligou à l’occasion de la réintroduction, en 2010, du cépage du même nom sur le terroir qui lui a donné son nom à Couëron. On voit à l’arrière-plan la Tour de plomb de l’ancienne usine Pontgibaud-Tréfimétaux.

Ci-devant la « République libre du Bourg-d’Aval »

La culture populaire, on l’a vu, est très vivace dans le Couëron du milieu du XXe siècle. Les saisons sont rythmées par des célébrations religieuses mais aussi des fêtes profanes comme le carnaval de la mi-Carême, la kermesse, la fête des fleurs et les courses cyclistes au vélodrome. Une activité théâtrale anime aussi la cité ouvrière des bords de Loire. Étienne se souvient : « Un des frères de ma mère s’en occupait. Il se produisait dans la Salle Jeanne-d’Arc, qui appartenait à la paroisse. »

Les fêtes de quartier occupent également une place importante dans la vie couëronnaise. Étienne conserve le souvenir d’une initiative spontanée pour le moins étonnante dans celui qui l’a vu grandir : « Après guerre les habitants du quartier ont déclaré une « République libre du Bourg- d’aval ». C’était en 1945. Notre république locale avait son président, Marcel Ricordeau, le rigolo du quartier, qui était ceint d’une écharpe. C’était un frère à ma mère qui était resté célibataire. Il avait été réquisitionné en Allemagne comme STO pendant la guerre. Le Bourg-d’Aval avait même un hymne ! Cette république autoproclamée fabriquait son char pour le carnaval. Elle élisait aussi sa reine. La toute première s’appelait Yolande Szamlewski. Son patronyme ne nous paraissait pas exotique car nous avions grandi au milieu d’une importante communauté polonaise. Dans ma classe, des copains s’appelaient Kowalski, Wieszeniewski… Je me souviens que mon père participait aux réunions de la République libre, au conseil des ministres en quelque sorte… »

La « République libre du Bourg-d’aval » n’a pas perduré mais elle a pourtant marqué les esprits par delà les générations puisque une association des Voisins du Bourg-d’aval est née en 2012 en se référant à l’antique « république », pour tout à la fois préserver le cadre de vie du quartier, défendre les droits et les intérêts des riverains, valoriser l’aspect patrimonial, encourager la convivialité du quartier en organisant des manifestations et valoriser les échanges intergénérationnels. Et ce n’est pas du chiqué ! La presse locale rapporte qu’ici, aujourd’hui, les jeunes viennent écouter les plus âgés, véritables passeurs d’histoire(s). On organise des soirées de contes et des séances musicales pour petits et grands, on honore aussi la fête des voisins et la galette des rois préparée par les doyennes du quartier. On échange graines et boutures, légumes du jardin et recettes culinaires. Et de nos jours, devinez où s’est niché le siège de l’association des Voisins du Bourg-d’aval ? On vous le donne en mille : oui bien sûr, au 37 rue Arsène Leloup, dans la maison natale d’Étienne!

4 Commentaires

  1. J’ai souvenir de ma marraine qui avait été institutrice à Couëron et racontait que les enfants polonais ne connaissaient évidemment pas le français. Mais ils apprenaient souvent vite des mots « interdits » avec leurs camarades. Elle racontait toujours l’anecdote de l’élève à qui elle montrait des chaussures en lui demandant le mot correspondant et qui était fier de pouvoir lui dire « des écrase-merde, Madame… »

  2. Je découvre par l’intermédiaire d’un lien sur Facebook vos commentaires émouvants sur cette époque que j’ai connue. Je n’habitais pas Couëron mais y venais souvent pour le vélodrome ( Danguillaume se prénomme Jean-Pierre et non Jean-François), pour le foot aussi. Le club de l’ES Couëron et son stade des Ardillets était célèbre. Il y avait aussi La Chabossière, l’US Basse Indre qui évoluait au niveau national. Mon père était plâtrier et avait beaucoup d’amis dans la commune. Des Polonais, des Espagnols, des Italiens. Heureux temps solidaires et conviviaux. Merci d’avoir remué tous ces souvenirs!

    1. Bonjour, merci pour votre message. Je m’en vais derechef rendre à Jean-Pierre Danguillaume le prénom qui lui appartient. Etienne, qui m’a confié ses souvenirs, m’a raconté que pour les Couëronnais amateurs de football, le match de l’année était celui qui opposait l’ES Couëron à l’US Basse Indre. Le lundi à l’usine, les ouvriers originaires de la commune dont le club avait emporté la partie se faisaient un plaisir de mettre la page des sports du quotidien local sous le nez des battus…

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