Ainsi vivaient les derniers pêcheurs de thon de Groix…

Sur le JT (Joseph Tonnerre), thonier dundee de Groix, en 1950
Au temps où les thoniers dundee, amarrés bord à bord, emplissaient Port-Tudy, le port principal de Groix.

(extrait d’une biographie à paraître © )

Quand vient le temps des grandes vacances, Yannig ne reste pas à se tourner les pouces : « Avant l’été 1949 mes parents m’ont inscrit comme mousse pour faire la campagne de pêche au thon. Je n’avais pas encore 13 ans, ce qui avait nécessité d’ailleurs une dérogation car l’âge minimum requis pour embarquer était de 14 ans. Mais je n’ai pas pris la mer à cause d’un panaris au pied que j’avais attrapé en chargeant de la glace toute une journée, pieds nus dans mes bottes. » Les thons attendront donc, mais ce ne sera que partie remise : « J’ai fait ma première campagne de pêche, l’équivalent de 24 jours en mer, l’été suivant, en 1950, sur le J.T. (Joseph Tonnerre), puis une seconde campagne l’année suivante sur le Jeanne-Laurent. »

La grande période de la pêche au thon à Groix s’est écoulée de 1860 à 1940. Ce fut véritablement un âge d’or pour l’île. Au début du XXe siècle, Groix avait compté jusqu’à 300 thoniers, amarrés à Port-Tudy mais aussi à Port-Lay, le premier port construit sur l’île, et à Locmaria, ce qui faisait du rocher morbihannais le premier port thonier en Europe. Comme le thon germon ne se vendait guère en frais, les équipages groisillons ont d’abord approvisionné les conserveries existantes de Belle-Île et des Sables d’Olonne. Puis l’arrivée du train à Lorient en 1862 et l’ouverture des marchés qui en a découlé ont déclenché, dès 1863, un mouvement de construction de conserveries à Groix. Les usines, qui ont d’abord travaillé la sardine, fourniront du travail à plusieurs générations de jeunes filles et de femmes de matelots mais aussi à bien des familles venues du continent. L’île comptera jusqu’à cinq conserveries, dont la dernière ne fermera ses portes qu’en 1979. Mais quand Yannig embarque comme mousse, Groix vit déjà les dernières années de l’épopée des thoniers dundee : « Quand j’ai fait ma première campagne sur le J.T. en 1950, le nombre des bateaux avait beaucoup décliné. On pouvait en compter une grosse vingtaine alors qu’en 1939 le quartier maritime en avait enregistré 47. » La perte d’une activité commerciale complémentaire dès avant la guerre avait également contribué au recul de la pêche au thon à Groix : « Autrefois l’hiver, quand les bancs de thon avaient quitté les eaux de l’Atlantique nord, les dundee naviguaient vers le Pays de Galles, chargés de poteaux en bois pour étayer les mines, et en revenaient avec une cargaison de charbon qu’ils débarquaient à Vannes, mais c’est une époque que je n’ai pas vécue. »

Pour les mousses, la pêche au thon était un engagement de plusieurs mois : « Il n’y avait pas que le temps de la campagne en mer. On devait quitter l’école un mois avant la fin des cours pour participer aux travaux de peinture et au gréement des navires et on ne retrouvait la plume et l’encrier qu’un mois après la rentrée car il fallait désarmer le bateau. Bon, on n’était pas forcément mécontent d’être au grand air quand les autres avalaient de la poussière de craie… »

Sa première campagne au thon sur le J.T., Yannig la vit dans une ambiance de franche camaraderie : « Nous étions tout un équipage de jeunes. Les matelots étaient issus du village de Lomener. Seul le patron, Jacob Merrien, était un « vieux »… de 28 ans. Le travail était épuisant mais, pour nous donner du courage, nous chantions tous des airs du pays en breton. L’un d’entre nous, qui était amoureux d’une fille de Locmaria, se faisait remarquer en susurrant des chansons d’amour à la mode en français… En pleine mer, un dimanche, on a fait le pardon de Lomener. C’était assez surréaliste cette histoire de pardon car de chapelle à Lomener il n’y avait plus, on était donc dans le culte d’un souvenir. »

Cette première expérience de pêche au large offre à Yannig l’occasion de découvrir une faune marine inconnue : « Sur le J.T., il nous arrivait de pêcher ce qu’on appelait des « peaux bleues ». C’est méchant pas possible ces bêtes-là ! C’est trois fois plus long qu’un congre et ça te coupe un manche à balai avec ses dents ! Une fois l’animal sur le pont, t’avais plutôt intérêt à ranger tes arpions.»

Les campagnes de pêche obéissaient à des règles, pour ne pas dire des rites : « La nourriture pour un mois, c’est l’équipage lui-même qui devait se la payer. Nous embarquions un peu de viande, qui nous tenait quelques jours, et surtout des patates et des pâtes. Le mousse n’était pas là pour rigoler ! Premier levé pour faire le café, dernier couché après avoir suiffé, c’est-à-dire enduit de graisse, les hameçons à raison de 30 par ligne de pêche. Et des lignes, il y en avait 18… Et puis, quand c’était la pétole, tout le monde pouvait aller dormir sauf le chef de quart… et le mousse ! »

Il pouvait arriver que le baptême du mousse virât au cauchemar : « Mon frère Guy a dû débarquer au bout de deux jours. Il faut dire qu’il avait le mal de mer dans une brouette… Mais mon autre frère Jojo a connu bien pire. Pour son premier embarquement à 14 ans, il a vécu la mort d’un membre de l’équipage. Quand les bateaux étaient trop éloignés des côtes, on cabanait le mort par-dessus bord. Mais là, le patron a mis le cap sur le port le plus proche. Pendant trois jours, Jojo a dû dormir à côté du mort dans un local où l’obscurité était totale. Quand il est rentré à la maison, il n’a pas parlé pendant des jours.. »

Yannig se souvient aussi des règles qui prévalaient dans la répartition du produit de la pêche : « Les familles d’armateurs se réunissaient souvent par quatre pour construire un bateau. A chaque retour de marée, l’argent de la vente était remis de la main à la main, en espèces bien sûr, à la sortie de la criée. Les armateurs percevaient alors quatre parts sur dix, le patron, qui pouvait aussi être au nombre des armateurs, prélevait une part et demie, chacun des quatre matelots recevait une part et le mousse une demi-part seulement. » Pour autant, la somme ramenée au foyer est loin d’être négligeable pour la famille Baron: « La paie de ma première marée, en 1950, a permis à mes parents de régler toute une année d’études au collège Saint-Joseph à Vannes. Qu’est-ce que j’étais fier !»

De sa première campagne de pêche au thon sur le J.T. Yannig conserve précieusement plusieurs dizaines de clichés pris sur le vif, qui sont autant de témoignages rares d’un temps révolu : « Nous avions embarqué un touriste parisien qui voulait prendre des photos. En ce temps-là, c’était exceptionnel de laisser monter à bord quelqu’un qui n’était pas du métier mais je ne remercierai jamais assez Jacob Merrien d’avoir compris l’intérêt d’intégrer ce pêcheur d’images. Quand je revois toutes ces photos, je suis de nouveau sur le J.T. avec les copains. » Exceptionnel, oui, l’accueil de ce photographe à bord du J.T. mais ce n’était pas une première pour les équipages de Groix. On se réjouira même d’apprendre que, faisant un sort aux superstitions anciennes qui voulaient qu’on tînt la gent féminine sur le quai aussi sûrement que les lapins, le Laurent-Émiliane embarqua dès le début des années 30 les exploratrices et ethnologues Marion Sénones et Odette du Puigaudeau. Plus tard, cette dernière, native de Saint-Nazaire, contera la vie des marins du Laurent-Émiliane dans l’ouvrage Grandeur des Iles, paru chez Julliard en 1946.

L’âge d’or de la pêche à Groix appartient désormais à l’Histoire. Yannig est conscient que la mémoire vivante de la poursuite du thon germon sous gréement est en train de s’éteindre : « Sur les milliers de matelots qui ont navigué sur les thoniers dundee de Groix, nous ne sommes plus que quatre encore en vie. »

A l’été 1952, Yannig, déjà rodé au maniement des voiles, a l’opportunité de vivre une autre expérience en mer, bien différente des précédentes et qui lui laisse encore des étoiles dans les yeux : « J’ai eu la chance d’embarquer sur L’Aile Noire, un fameux bateau de course de plus de 16 mètres qui avait pour port d’attache La Trinité-sur-Mer. Son premier propriétaire qui l’avait aussi dessiné, l’architecte George Baldenweck, l’avait fait construire en 1937 à Arcachon dans l’intention de courir notamment le Fastnet, cette compétition mythique en mer d’Irlande. Il voulait damer le pion aux navigateurs anglais qui, à l’époque, tenaient le haut de la vague dans le monde des courses nautiques. L’année où j’ai navigué sur L’Aile Noire je me souviens que le capitaine du navire avait entraîné l’équipe de France de voile olympique. Cet été-là fut magique pour le gamin que j’étais. Nous avons fait une course-croisière, ça me changeait du quotidien du pêcheur ! Lors d’une étape à Belle-Île j’ai rencontré Louis Bernicot et Jacques-Yves Le Toumelin, deux navigateurs pionniers, l’un originaire du Léon, l’autre installé dans la presqu’île de Guérande. Ils étaient parmi les tout premiers qui avaient fait le tour du monde en solitaire. Aujourd’hui encore, quand je lui parle de L’Aile Noire, mon copain Eugène Riguidel me dit : « Ah ouais ! L’Aile Noire, c’était un chouette bateau ! »  ©

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