Un printemps 54 à Groix ou l’improbable rencontre

Cette année 1954 est restée dans la mémoire de Yannig pour une raison qui nous éloigne des derniers grands thoniers sous voile mais nous plonge dans la géopolitique de l’époque: le séjour à Groix d’un personnage illustre, arrivé là bien malgré lui puisque placé en résidence surveillée, mais qui aura pourtant marqué de sa présence le quotidien des insulaires. Il s’agit de Habib Bourguiba.

Le futur fondateur et premier président de la Tunisie indépendante et laïque débarque à Port-Tudy, le 4 mars 1954, en milieu d’après-midi. La veille encore il se trouvait sur l’île de la Galite, au large de l’antique Carthage, où les autorités françaises l’avaient confiné dans un fort depuis deux ans. Ce 4 mars, après un atterrissage sur la piste de l’aéroport militaire de Lann-Bihoué, Habib Bourguiba s’engouffre dans une automobile, encadré par deux inspecteurs de police, direction la crique du Pérello, à Ploemeur. De là, une vedette des Ponts-et-Chaussées va assurer la traversée jusqu’à Groix. Une centaine d’îliens, prévenus de son arrivée par les journaux, attendent cet hôte exceptionnel à plusieurs titres. Quand le natif de Monastir pose le pied sur le quai de Port-Tudy, les flashes des photographes de la presse parisienne crépitent.

Puisque l’Etat français a décidé de son transfert, Habib Bourguiba entend bien marquer son arrivée à Groix mais d’une façon que les autorités politiques qui avaient pris la décision de le dépayser si loin de sa terre natale pour l’assigner sur l’île bretonne n’avaient sans doute pas imaginée. Yannig raconte : « Après avoir emménagé au bourg, 4, rue Saint-Jean, dans un deux pièces qui appartenait à Monsieur Joseph Bihan, le propriétaire de la Pharmacie de la Marine, le premier geste de Bourguiba à Groix fut tout simplement incroyable : il est allé directement au cimetière pour se recueillir sur la tombe de Yann-Bêr Kalloc’h. Des photos témoignent de cette démarche étonnante. Comment avait-il appris l’existence du poète Bleimor ? Mystère. Quelle signification voulait-il donner à son acte ? Avait-il la volonté de marquer une forme de considération à l’égard des Groisillons ? Voulait-il poser un acte politique en montrant aux reporters de presse présents l’intérêt qu’il portait à l’écrivain qui avait contesté le système politique français et plaidé la cause de la langue bretonne contre le monolinguisme d’Etat ? On ne sait pas. »

Habib Bourguiba restera à Groix un peu plus de quatre mois. Durant son séjour forcé, les Groisillons le croiseront souvent au hasard d’une rencontre, tantôt vêtu d’un costume de ville à l’occidentale, tantôt en habit traditionnel tunisien, mais portant toujours beau le fez, un couvre-chef originaire de Grèce et que les hommes portaient en Afrique du nord comme dans une grande partie de la Méditerranée orientale. Celui qui était appelé à prendre en main le destin de la Tunisie laissera aux insulaires le souvenir d’un homme affable. « J’ai souvent blagué avec lui » nous dit Yannig, ajoutant : « Une anecdote est restée dans les mémoires. Un jour que Bourguiba croisait deux vieilles en coiffe, l’une lui demanda ce qu’il faisait là. Comme il répondit que la France l’avait assigné à résidence, elle répliqua : « Pour pas trop cher, j’espère ! » Il était parti d’un rire spontané et tonitruant à décrocher le thon qui fait office de girouette sur le toit de l’église. Un photographe a immortalisé la scène. »

Yannig se souvient aussi d’un marcheur impénitent. « C’était un homme de petite taille mais d’une tonicité remarquable. Il marchait tous les jours. Il avait le pas agile et rapide. Et il a très vite compris la topographie de Groix. Au lendemain de son arrivée, alors que les gendarmes le pistaient à vélo, il a coupé à travers champs. On a vu les braves gendarmes, leur biclou sur le dos, s’époumoner en tentant de le suivre. Les Groisillons se marraient comme des baleines ».

Quand Habib Bourguiba quittera l’île bretonne, le 18 juillet 1954, ce sera pour rejoindre Paris et entamer avec Pierre Mendès-France, qui venait d’accéder aux fonctions de Président du Conseil, c’est-à-dire chef du gouvernement, les discussions qui allaient conduire d’abord à l’autonomie interne puis, rapidement, à l’indépendance de la Tunisie en 1956. Eu égard à l’enchaînement des événements, on est en droit de penser que le fils de Monastir n’aura pas gardé un mauvais souvenir de l’air vivifiant de Groix et du sens de la répartie de ses habitants ©

Habib Bourguiba pose devant la tombe du poète Bleimor (Yann-Bêr Kalloc’h) © Dalc’homp Soñj et UBO-CRBC
« Que faites-vous là? » – « La France m’a assigné à résidence » – « Pour pas trop cher, j’espère! »

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